13/03/2015

Quelles pistes pour relancer la coopération avec les rives Sud et Est de la Méditerranée ?

Le fossé entre les deux rives de la Méditerranée semble se creuser chaque jour un peu plus. L’intolérance, le repli sur soi, la haine et la peur de l’autre progressent chaque jour. Quelles propositions pour empêcher les extrémistes de tout bord d’imposer leur vision ? Une politique sécuritaire ne résout rien et ne peut être que provisoire. Résoudre les conflits anciens et récents doit être la priorité à court terme, l’éducation à la citoyenneté et à la connaissance mutuelle doit être un engagement pour l’avenir.

 Par Geoffroy d’Aspremont, Directeur de l’Institut Européen de Recherche pour la coopération Méditerranéenne et Euro-Arabe (MEDEA).

 L’Union Européenne cherche depuis des décennies à améliorer ses relations avec son voisinage sud tout en voulant en assurer la stabilité. Cette année marque en effet le vingtième anniversaire du lancement du « processus de Barcelone », tentative de créer un espace partagé euro- méditerranéen. Du processus de Barcelone jusqu’à l’Union pour la Méditerranée (UpM), l’Europe, le nord a voulu en collaboration avec le sud, créer un espace unique de paix, de stabilité et de prospérité. Ce partenariat fut complété par la politique européenne de voisinage datant de 2004 et réactualisé en 2011, suite au printemps arabes. Trois principes régissent le fonctionnement de cette politique de voisinage : Différentiation, le fameux « plus pour plus » (more for more), bilatéralisme. Si l’UpM travaille sur quelques projets concrets, son impact reste extrêmement limité. Quant au Partenariat Euromed, on ne peut malheureusement que constater qu’il n’a apporté ni stabilité, ni paix ni prospérité partagé. Les récents attentats commis sur le sol européen ont confirmé ce malaise profond.

 Constatant aujourd’hui cet échec, l’Union Européenne cherche une nouvelle fois à repenser sa politique vis-à-vis de la région. Avant de proposer quelques pistes pour relancer cette coopération, il convient avant tout d’identifier quelques causes exogènes de l’incapacité de l’Europe à peser réellement sur son voisinage sud, à le rendre plus stable, plus démocratique et proche de l’Europe, sans s’attarder sur les problèmes endogènes dus au fonctionnement de l’Union Européenne et de son mode de prise de décision.

 Déséquilibre, désunion et incurie

 Une première cause de cet échec est le déséquilibre complet de la relation entre l’Union Européenne et les autres pays membres du partenariat EuroMed. L’UpM proposée par le président Sarkozy voulait une union des seuls pays riverains de la Méditerranée. Or, le résultat final a été une union des 28 états membres de l’Union Européenne avec une quinzaine d’autres pays disparates, dont certains sont ou seront candidats à l’adhésion (Balkans, Turquie), Israël, qui a déjà une relation privilégiée avec l’UE, et les pays arabes riverains de la Méditerranée.

Or, la désunion et le manque de coopération prévaut entre ces derniers, ce qui les met en situation de faiblesse par rapport à l’Union Européenne. En effet, leurs relations commerciales sont minimes, voire inexistante, comme entre le Maroc et l’Algérie dont la frontière est fermée depuis des décennies. L’Union pour le Maghreb Arabe ou la Ligue des Etats Arabes ne sont pas de véritables outils d’intégration, seul le Conseil de Coopération du Golfe, regroupant les 6 pétromonarchies de la péninsule arabique a réussi une certaine union douanière. S’ajoute à cela une rivalité pour le leadership et une rivalité entre républiques et monarchies¼ S’ils sont désunis, l’Europe ne les aident pas non plus à s’unir, appliquant le fameux principe de différentiation dans ses relations, mais aussi en différentiant sa politique vis-à-vis des pays arabes « méditerranéens » et les autres, à savoir l’Irak et les pays du Golfe.

 Aux rivalités et absence de solides relations s’ajoute l’incurie de la plupart des gouvernements de ces pays dont la plupart ne s’intéressent qu’à leur maintien au pouvoir et aux avantages que celui-ci procure à leurs clans. Le développement économique et la prospérité – états du Golfe exceptés grâce aux revenus du pétrole – s’y font encore attendre depuis bien trop longtemps. Il est par exemple désolant de constater que les PIB par habitant de l’Egypte et de la Corée du Sud étaient presque équivalents en 1960! A l’heure actuelle, seule la Tunisie semble se démarquer des autres pays et avancer de manière assez précaire vers une plus grande responsabilisation de ses élus. Pour les autres, la situation oscille entre stagnation, recul ou guerre civile.

Des conflits anciens et récents

 Le conflit Israélo-Arabe bloque également toute coopération au niveau euro-méditerranéen. Le Processus de Barcelone était né dans l’enthousiasme de la signature des accords de paix d’Oslo entre Israéliens et Palestiniens. Ceux-ci ont été malheureusement un échec pour de nombreuses raisons que je n’évoquerais pas ici mais qui ont enterré les espoirs suscités au début des années nonante. L’Union Européenne n’a jamais su peser sur ce processus car incapable de prendre des positions fortes, et volontairement écartée par les Israéliens au profit des Américains plus conciliants. Pourtant l’Union Européenne aurait tout à fait les moyens d’influer le cours des événements, mais le manque de courage politique du à une sorte de culpabilité castratrice entretenue par ceux qui sont favorable à la politique du fait accompli l’en empêche.

 Plus récemment, les conflits nés à la suite des événements maladroitement dénommés « printemps arabes » ont achevé d’espérer à court terme une amélioration des relations entre l’Union Européenne et ses voisins arabes. Ces conflits, d’une toute autre nature, ont vu l’émergence de groupuscules fondamentalistes armés, tentant d’imposer une vision ultra rigoriste de l’Islam et sombrant tantôt dans le grand banditisme, tantôt dans la barbarie la plus abjecte. La propagation de ces groupuscules au Liban, en Jordanie, en Tunisie, en Egypte et dans les territoires palestiniens est malheureusement à craindre et amplifierait déjà le chaos présent en Syrie, Irak, Libye et Yémen.

 La propagation d’une doctrine de haine et de rejet

 C’est dans ce contexte que s’inscrit également un facteur que nous avons trop longtemps sous- estimée : la propagation d’une doctrine de haine et de rejet, se prétendant apparentée à l’Islam, auprès de certains jeunes et moins jeunes en manque de repère, de connaissance, et facilement influençables au sein de tout l’espace euro-méditerranéen. Nos pays européens n’ont pas toujours été en mesure de proposer un futur attrayant à une jeunesse, issue des premières vagues d’immigrés maghrébins ou non et de l’inclure dans un projet de société. La réponse à ce problème ne peut pas être que sécuritaire, comme cela semble être présenté.

 Ce constat s’applique également aux pays du Sud de la méditerranée. La jeunesse y est même encore plus désabusée que chez nous, et encore plus après les grands espoirs suscités par les « printemps arabes ». Trop de gens sont devenus les proies de discours simplistes et très éloignés du message coranique, mais tellement alléchant car promettant l’aventure, la gloire, l’argent, les femmes. Nous savons tous quels pays sont à l’origine de cette diffusion, où le wahhabisme est religion d’état et avec qui nous commerçons sans aucun complexe, participant ainsi au maintien de régimes religieux obscurantistes qui encouragent et financent la propagation de leur idéologie, tant en Europe que dans tout le monde musulman.

 Le choc des ignorances

 Enfin, il paraît important d’insister sur d’autres causes de cet échec, beaucoup plus profondes, très souvent négligées et ignorées sur lesquels il serait plus de temps que l’Union Européenne, ses états membres et les états du bassin méditerranéen mettent absolument l’accent.

 La première d’entre elles est le manque total de connaissance réciproque entre les habitants des différentes rives de la Méditerranée. Il y a bien trop souvent un manque d’empathie pour les pays arabes jugés trop hâtivement sur leurs piètres performances économiques et politiques. Trop peu d’européens connaissent l’histoire de ces pays et la manière dont celle-ci est ressentie, ce qui empêche, par exemple, de comprendre que la période coloniale reste une plaie béante, source de rancoeur, de frustrations et d’humiliations, prolongée aujourd’hui par le conflit israélo- palestinien, conflit dans lequel les palestiniens sont victimes d’une injustice pourtant avérée et reconnue par le droit international. Cette trop grande emphase sur la colonisation passée et présente est malheureusement aussi utilisée par certains régimes en place pour justifier leur incapacité à apporter la prospérité à leur population.

 Outre l’histoire, c’est toute la culture de l’autre qui est inconnue en Europe. Les perceptions erronées sont malheureusement réciproques et sont sources de peur, voire de haine. En Europe, trop nombreux sont ceux qui perçoivent l’immigration comme une menace et voient l’Islam, dont l’image biaisée que nous en avons est celle propagée par les fondamentalistes, comme parfaitement incompatible avec nos valeurs. Que dire de l’image d’un Occident décadent et impérialiste qui est parfois véhiculé dans le monde arabe.

 Cette incapacité à comprendre et à connaître l’autre a empêché les européens de prévoir les bouleversements qui sont survenus dans la région depuis 2010, incapables de percevoir qu’une jeunesse éduquée, informée et demandeuse de changements bouillonnait sur la rive sud de la Méditerranée face à des régimes autoritaires avec lesquels les européens étaient si souvent complaisants. Les réponses données à ces événements furent hésitantes, frileuses et sans impact, si ce n’est en Libye, où les bombardements de la coalition soutenue par l’UE ont précipité la chute de Kadhafi et installé une situation de chaos.

Voilà donc quelques éléments, parmi d’autres plus propres au fonctionnement de l’Union Européenne, qui ont précipité l’échec du processus de Barcelone. Quelles sont les solutions pour y remédier ? Comment l’Union Européenne pourrait-elle contribuer à l’amélioration de sa coopération avec ses voisins du sud pour enfin faire de la Méditerranée cet espace de paix, de stabilité et de prospérité. Voici quelques pistes qui mériteraient d’être explorées.

 En finir avec les conflits

 La première est évidemment de régler une bonne fois pour toute la question israélo- palestinienne d’une manière juste et honorable pour les parties prenantes. Celles-ci étant incapables de finaliser un accord depuis trop longtemps, un tel accord devra sans doute être imposé de l’extérieur par la communauté internationale, puisque c’est elle, via l’ONU, qui a imposé en 1946 la partition de la Palestine en deux états. A elle désormais d’imposer une paix juste et durable par la création d’un état palestinien entièrement souverain et viable. Le plan de la Ligue des Etats Arabes de 2002 – Une proposition d’accord de paix global entre Israël, les palestiniens et tous les états arabes – pourrait servir de base de règlement du conflit. Plus longtemps la communauté internationale attendra, plus les haines et les rancœurs seront fortes de part et d’autre et plus difficile à atteindre sera la paix. L’Union Européenne, en tant que partenaire économique principal d’Israël et premier contributeur de l’Autorité Palestinienne a suffisamment d’outils économiques pour pousser fermement les deux parties autour de la table à conclure un accord. La fin d’un tel conflit permettrait que l’argument de l’injustice qui perdure à l’égard de la population palestinienne cesse d’être utilisé par les fondamentalistes pour justifier leurs actes et recruter des combattants.

 En ce qui concerne les guerres civiles qui secouent l’Irak, la Libye, la Syrie et le Yémen, aucune solution ne semble aujourd’hui faire l’unanimité. L’Union Européenne ne peut, semble-t-il faire que trois choses. Tout d’abord elle devrait s’affranchir des politiques américaines qui ont semé le désordre dans la région par des interventions militaires illégales et des soutiens à des états dont les politiques et les régimes sont néfastes. Ensuite il s’agirait de remettre en question nos relations commerciales tant avec les pays qui soutiennent et promeuvent le fondamentalisme, qu’avec les régimes dictatoriaux de la région, pour indiquer notre désapprobation de leurs politiques, de leurs atteintes aux droits de l’homme et/ou de leur soutien à des groupuscules fondamentalistes. La grande instabilité qui secoue la région est peut être aussi l’occasion de remettre en question un très grand tabou : les tracés des frontières datant de la fin du premier conflit mondial qui ont créé des états ne correspondant en rien à la réalité sociétale et culturelle de la région. Cela peut sembler dérisoire, mais l’Union Européenne ne pourra être un acteur international crédible que si elle agit en fonction de ses valeurs, et non de quelques intérêts économiques à court terme.

 Vers une plus grande connaissance mutuelle

 Ensuite, il conviendra, et c’est primordial, d’œuvrer à la fin des mauvaises perceptions entre le Nord et le Sud, en travaillant vers une plus grande connaissance mutuelle axée sur la jeunesse de la Méditerranée et celle d’Europe, moins empruntes de préjugés que les générations  précédentes. Il s’agit d’un travail de longue haleine dont les résultats ne se feront pas sentir tout de suite mais qui est prioritaire.

 La mise en place d’un Erasmus euro-méditerranéen pourrait être un premier pas, comme l’ont proposé de nombreux eurodéputés. La richesse de l’expérience acquise par les jeunes participants à un tel programme devrait largement compenser la faiblesse perçue des établissements universitaires du Sud de la Méditerranée. L’université ne doit pas être uniquement un lieu de transmission de la connaissance, mais aussi un espace d’apprentissage du civisme et de la vie en société, tout comme l’école. Un second élément pourrait aussi être l’édition d’un manuel commun à toute la méditerranée sur l’histoire de la région et l’histoire des religions monothéistes, enseigné dans tout l’espace euro-méditerranéen afin de gommer la méfiance et convertir la peur en confiance durable. La Méditerranée doit redevenir un espace de circulation mental plus qu’une barrière psychologique.

 Ensuite, la valorisation identitaire des migrants et des jeunes issus de l’immigration dans le contexte de la diversité culturelle est une action indispensable dans nos pays où cohabitent diverses formes d’expressions culturelles. Partant de leurs propres ressources identitaires, les acteurs culturels d’origine étrangère doivent accéder à des moyens d’expression valorisants. Des projets de coopération entre jeunes européens et jeunes issus de l’immigration entre autres aident à déconstruire les stéréotypes mutuels. Un défi de taille dans ces projets est de s’assurer qu’un large public y ait accès et ne se limite pas au public déjà sensibilisé à la cause de la diversité. Pousser les grands médias généralistes dans ce sens devrait être encouragé.

 Il faudra également, et l’Europe en a les moyens financiers, renforcer les réseaux de la société civile dans l’espace méditerranéen, les consulter plus régulièrement et soutenir leur travail sur le terrain. Favoriser les projets d’éducation à la citoyenneté et à l’interculturalité, meilleure manière de créer des citoyens responsables et des contre-pouvoirs efficaces face aux abus des régimes en place. Le réseau de la Fondation Anna Lindh, regroupant plus de 3000 organisations travaillant sur ces questions existe déjà mais n’est aujourd’hui que très légèrement soutenu par les autorités européennes et les états membres.

 En Europe, il serait temps de s’atteler à la création d’une académie de formation pour les Imams en Europe, tant Sunnites que Chiites, financée et contrôlée par les autorités publiques. Arrêtons de laisser ce terrain-là aux wahhabites saoudiens ou aux iraniens qui propagent leur courant en opposition totale avec les valeurs du continent. L’Islam est aussi une religion européenne, présent depuis des siècles dans les Balkans, il y a là-bas des leçons à apprendre. Un Islam européen en phase avec les valeurs européennes et la modernité pourrait à son tour rejaillir dans tout l’espace méditerranéen.

 Cesser la relation de dépendance et favoriser l’unité arabe

 L’aide au développement ne doit plus provenir du Nord vers le Sud, afin de sortir de la perception de dépendance financière et de logique de « charité » qui s’est installée depuis des décennies et qui n’aide pas le Sud de la Méditerranée à se valoriser. Il serait nécessaire de créer une banque méditerranéenne de développement, gérée par le sud pour le sud pour réduire les écarts de richesse dans la région et favoriser les échanges commerciaux. Les capitaux provenant du pétrole y sont gigantesques et disponibles.

 Finalement, ne faudrait-il pas abandonner l’euro-méditerranéen pour l’euro-arabe, différentier nos relations entre d’un côté les pays arabes, de l’autre les pays candidats à l’adhésion, afin de favoriser l’unité arabe ? En effet, favoriser leur unité et leur coopération ne peut être que bénéfique pour la stabilité de la région et renforcerait les possibilités de partenariat avec l’Union Européenne. Il a existé, dans les années 70, un dialogue euro-arabe, sorte de forum de discussion entre la Communauté Européenne et la Ligue des Etats Arabes, suivi d’un dialogue parlementaire euro-arabe promu par l’Association Parlementaire pour la Coopération Euro-Arabe. L’expérience n’a pas duré car, entre autres, l’Europe a favorisé l’Euro-méditerranéen, mais mériterait qu’on s’y intéresse à nouveau.

Nous ne pouvons-nous satisfaire d’une réponse purement sécuritaire face aux menaces que l’endoctrinement et l’ignorance font peser sur nos pays. La surveillance renforcée où le vote de lois réduisant in fine les libertés individuelles ne peuvent être que provisoires. Le partenariat euro-méditerranéen doit être repensé entièrement, la politique vis-à-vis des états du Golfe également. Les citoyens attendent de leurs dirigeants une vision et des actions sur le long terme, en phase avec les valeurs que nous prétendons défendre, pour que cessent tant les conflits que l’ignorance qui nourrissent les amalgames, les peurs, la haine. La connaissance mutuelle et l’éducation doivent être des priorités absolues, car elles ne peuvent que favoriser la tolérance et le respect de l’autre. Il en va de la cohésion de nos sociétés, tant au Nord qu’au Sud de la Méditerranée. Il s’agit d’un travail de très longue haleine à commencer très rapidement. La responsabilité de nos hommes politiques est énorme, car un tel travail dépasse malheureusement le temps court d’un mandat électif et les considérations bassement budgétaires.