08/05/2015

L’Union européenne face aux drames migratoires en Méditerranée

Par Amicie Duplaquet

Le 19 avril dernier, le tragique naufrage d’un cargo au large des côtes libyennes avait causé la mort de plus de huit cents migrants et remis la question migratoire au centre de l’actualité européenne. À son bord se trouvait de nombreux Syriens qui tentaient de se reconstruire une vie descente loin des combats de la guerre civile, mais aussi des Érythréens et des Somaliens. Tous avaient embarqué la veille à Tripoli, souvent après une attente de plusieurs mois dans des hôtels insalubres mis à disposition par les passeurs. Ces candidats au départ avaient remis leurs économies et leurs vies entre les mains de ces passeurs peu scrupuleux, pour qui l’enlisement de la révolte syrienne et des autres conflits régionaux constituent une aubaine financière. Depuis 2011, quatre millions de syriens ont fuient leurs pays et seulement 217.724 d’entre eux ont pu trouver asile en Europe. La pression migratoire ne cesse d’augmenter et, si l’Europe continue de l’ignorer, les tragédies risquent de se succéder en Méditerranée.

Dans l’urgence, les chefs d’Etats et de gouvernements de l’Union européenne se sont réuni à Bruxelles le 23 avril dernier pour esquisser une réponse à l’augmentation de ces drames. Aucune solution à long terme ne fut dégagée de ce sommet et seul le renforcement de l’opération Triton fut mis en avant. Cette mission de surveillance des frontières maritimes de l’UE, menée par l’agence européenne Frontex, verra bientôt son budget triplé et de nombreux pays lui ont d’ores et déjà fourni de nouveaux moyens matériels.

Pourtant, l’opération Triton peine à prouver son efficacité depuis son lancement en novembre 2014. Sa priorité est la surveillance des frontières aux abords des eaux territoriales européennes, et non le sauvetage des migrants en difficulté.  Dès son lancement il y a quelques mois, Amnesty International avait affirmé que cette mission serait « voué à l’échec » car elle se « trompait d’objectif », espérant que les noyades dissuaderaient les futurs candidats au départ. Au cours des quatre derniers mois, 1750 migrants ont péri en Méditerranée, soit trente fois plus qu’en 2014 à la même époque. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) parle d’une « hécatombe jamais vue en Méditerranée » pour qualifier le printemps 2015. A l’inverse, la mission « Mare Nostrum », qui avait précédé Triton d’octobre 2013 à octobre 2014, avait pour objectif de porter secours aux migrants même au-delà des eaux territoriales européennes. En un an, elle avait permis de sauver  150 000 vies et d’arrêter près de 350 passeurs.

L’autre particularité de la mission Mare Nostrum est qu’elle était menée par la marine italienne, contrairement à Triton qui est organisé par Frontex. Or, l’agence européenne Frontex fait l’objet de nombreuses critiques, notamment de la part du réseau Migreurop qui l’accuse de ne pas respecter les droits humains des migrants. Selon la direction de ce réseau, Frontex empêcherait les migrants d’arriver sur le territoire européen, en les refoulant ou en les interceptant, afin qu’ils ne puissent pas être soumis au droit d’asile pourtant imposé à tous les membres de l’Union.

La décision, prise par l’UE le 23 avril dernier, de renforcer l’opération Triton, sous le pilotage de Frontex, apparait à la fois décevante et inappropriée face à l’accroissement de la pression migratoire. Selon l’organisation maritime internationale (OMI), un demi-million de migrants tenteront cette année de rejoindre l’Europe par la Méditerranée. De plus, la dégradation des situations sécuritaires en Syrie, en Libye et dans les pays du Sahel laissent présager que l’Europe sera d’être soumise à une réelle question migratoire dans les années à venir. Or, l’UE a choisi la semaine dernière de renforcer une stratégie qui a déjà montrée ses limites en la matière, plutôt que tenter de repenser sa politique d’immigration. Il apparait pourtant naïf d’imaginer que ces décisions puissent dissuader les personnes fuyant des conflits et des violations des droits de l’homme de tenter la traversée de la Méditerranée.

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a vivement critiqué, à l’issue de ce sommet, l’absence de mesures nouvelles et la passivité des chefs d’Etats et de de gouvernements européens face à cette crise migratoire en Méditerranée. A Strasbourg, quelques jours plus tard, il a demandé aux pays de l’Union de favoriser l’immigration légale pour limiter la venue de nouveaux drames. Il s’est aussi prononcé en faveur d’une politique européenne équitable dans la prise en charge des migrants, via un système de quotas. Ce dernier point devrait faire partie des propositions qui seront présentées par la Commission européenne le 13 mai prochain, dans le cadre de l’adoption d’une stratégie pour les migrations et l’asile. L’Union devra faire preuve d’audace dans la rédaction de ce texte car c’est toute la politique d’immigration en Méditerranée qu’il lui faudrait repenser.