30/06/2015

La colère des juifs éthiopiens

Par Amicie Duplaquet 

En mai dernier, la vidéo d’un juif éthiopien en plein service militaire se faisant malmener par deux policiers israéliens blancs est devenue virale sur le web israélien et a conduit à plusieurs manifestations et affrontements entre la communauté juive éthiopienne et les forces de l’ordre de l’Etat hébreu. Aussi appelés Beta Israel ou Falashas (« exilés » en amharique), la situation des juifs Ethiopiens en Israël est ainsi revenue au-devant de l’actualité depuis plusieurs semaines.

Environ 135.000 juifs éthiopiens vivent aujourd’hui en Israël. Bien que leur origine soit mal définie, cette communauté provient majoritairement du Nord de l’Ethiopie. Le mythe le plus répandu voudrait que les juifs éthiopiens descendent des israélites ayant accompagnés le prince Ménélik, fils de la reine de Saba et du roi Salomon, au Xème siècle avant Jésus-Christ. Une autre tradition orale les dit descendants d’une des dix tribus perdues d’Israël, la tribu des Dan.

Pourtant, il faut attendre 1975 pour que le gouvernement d’Yitzhak Rabin reconnaisse la judéité des juifs Ethiopiens et leur accorde la loi du droit a retour. Entre les années 1980 et 1990, deux exodes massifs ont lieu et les falashas deviennent une communauté importante de l’Etat hébreu. Pourtant, et malgré leurs racines hébraïques très profondes, leur intégration dans la société israélienne, déjà fortement fragmentée entre diverses communautés souvent hermétiques, s’avère être plutôt compliquée. Fréquemment, les falashas sont confrontés à un accueil raciste en Israël et confinés dans des camps de « transit » dans les zones paupérisées d’Israël. La vie dans ces camps, censée être temporaire, est devenue une réalité quotidienne pour des milliers d’entre eux, qui y patientent parfois depuis vingt ans.

En 2013, un rapport du Contrôleur général de l’Etat sur les discriminations sociales en Israël révélait que 65% des jeunes Ethiopiens vivent sous le seuil de pauvreté et que 18% d’entre eux sont touchés par le chômage, contre 5,6% pour le reste de la population. Cette situation est d’autant plus paradoxale que la deuxième génération d’Ethiopiens et d’Erythréens, née en Israël, subit exactement les mêmes discriminations que leurs parents qui avaient émigré. La diffusion de la vidéo montrant ce soldat Ethiopien se faisant lynché par les deux policiers blancs ne fut qu’une nouvelle preuve du racisme ordinaire en Israël.

La manifestation du 3 mai, qui rassembla quelques 10.000 personnes à Tel Aviv selon la presse, prit rapidement une tournure violente face à la répression policière et une cinquantaine de blessés furent à déplorer. « On nous traite comme des Arabes » pouvait-on entendre de la bouche des manifestants ce jour-là. Pour calmer l’échauffement des esprits, plusieurs membres du gouvernement israélien sont rapidement intervenus. Le lendemain de la manifestation, le Premier ministre Benjamin Netanyahou avait rencontré Damas Pakada, le soldat en question qui avait été agressé par les deux policiers israéliens. Naftali Bennett, le ministre de l’économie, a reconnu que la société israélienne faisait face à une « sérieux examen de conscience » et qu’il convenait de chercher « les vraies solutions aux problèmes qui sont apparus de manière si douloureuse ».  Le président Rivlin a lui aussi publiquement souligné les torts d’Israël à travers cette déclaration : « Israël a commis pendant des années des erreurs dans leur intégration. Nous n’avons pas vu, nous n’avons pas bien fait, nous n’avons pas assez écouté. Mais nous avons maintenant les moyens de corriger tout cela ». Le Premier ministre Benjamin Netanyahou a quant à lui ouvert un Comité ministériel pour l’intégration des Israéliens d’origines Ethiopienne et promit une enquête sur les bavures policières à l’égard de la communauté.

La rapidité de la réaction gouvernementale nous montre bien que ces évènements posent un nouveau défi de politique interne à l’Etat hébreu. Parallèlement, ils ont aussi permis de mettre en lumière dans la presse internationale le fait qu’il existe en Israël des discriminations structurelles à l’intérieur même de la communauté juive, et non seulement envers les Arabes israéliens. En effet, la conjugaison entre les difficultés économiques et l’extrême diversité de la société israélienne est souvent génératrice d’un manque d’intégration sociale, que les éthiopiens n’ont pas été les premiers à expérimenter. Non seulement, la grande diversité religieuse que l’on peut trouver à travers les différents courants du judaïsme est génératrice de tensions, notamment entre les ultra-orthodoxes, les orthodoxes et les « laïques », mais la pluralité ethnique est aussi souvent source de discrimination. Les différentes vagues d’émigrations en Israël sont à cet égard révélatrices de l’évolution des tensions sociales. L’arrivée de nombreux juifs ashkénazes, à partir de la fin des années 1980, fut par exemple à l’origine d’une nouvelle forme de discrimination envers les séfarades, les marginalisant socialement. La révolte des juifs éthiopiens est donc avant tout à inscrire dans la longue histoire d’une société fractionnée entre les différentes communautés qui la composent.