08/06/2015

L’Arabie Saoudite a-t-elle exportée son islam ultra-orthodoxe en Belgique ?

Déjeuner-débat avec Marie-Cécile Royen,  journaliste au Vif-L’Espress.

  Vendredi 5 juin 2015 de 12h30 À 14h  

Organisé avec le soutien du Mouvement Européen-Belgique 

 

Modération : Geoffroy d’Aspermont (Institut MEDEA).

 

Intervention de Marie-Cécile Royen :

 

En 1994 je faisais ma première couverture sur le sujet, intitulée le « réveil de l’islam ». J’y avais réalisé une immersion dans les mosquées Bruxelloises, notamment dans la grande mosquée du cinquantenaire. À cette époque, le chiisme faisait irruption dans les affaires de l’Arabie Saoudite. L’utopie révolutionnaire de Khomeiny avait créé une controverse quant à la légitimité de du Royaume Saoudien. C’est aussi l’époque où sont apparues les premières conversions au chiisme en Belgique. Face à cela, l’Arabie Saoudite a commencé à entreprendre des gigantesques efforts de propagation du « vrai Islam », via une propagande religieuse pour laquelle elle déboursa 74 milliards de dollars.

Depuis longtemps, la Belgique entretient des liens étroits avec le Royaume Saoudien. Ainsi, en 1969, la Belgique fit don du pavillon Royal à l’Arabie Saoudite pour qu’elle puisse le transformer en mosquée. Elle y installa un centre islamique et culturel qui devint le symbole du rayonnement de la présence wahhabite en Belgique. Pendant vingt ans, jusqu’en 1994, les Saoud furent l’interlocuteur privilégié auprès de l’Etat Belge pour toutes les questions relatives au culte musulman.

Nous devons ici nous demander en quoi l’influence wahhabite est contraire aux objectifs d’intégrations et à la volonté du « vivre ensemble » en Belgique ?

Principalement parce que le wahhabisme est l’école d’interprétation de l’Islam la plus rigoriste, refusant toute adaptation au contexte géographique et temporel. C’est un monothéisme absolu qui ne conçoit aucun partage du pouvoir, ce dernier devant émaner de Dieu seul. De plus, le wahhabisme implique d’attribuer sa loyauté à tout ce qui est musulman et de rejeter tout ce qui ne l’est pas. Cette notion très importante s’applique aussi au chiisme et au soufisme, les deux bêtes noires des wahhabites.

En matière de politique extérieure, l’Arabie Saoudite a donc un projet de diffusion de l’Islam, la prédication. C’est une vision prosélyte de la politique étrangère. Cette propagande du salafisme se met en place via des réseaux associatifs très denses et actifs et une diffusion abondante de la littérature salafiste, notamment à travers des traductions saoudiennes du Coran. Cela passe aussi désormais par la démocratisation des réseaux satellitaires qui permettent un accès au plus grand nombre des « savants » saoudiens. Cela mène à un isolationnisme qui n’encourage aucun contact avec les non-musulmans.

En 2011, 14 des 19 pirates impliqués dans les attentats de New York étaient Saoudiens. Les Etats-Unis obtiennent en 2004 de l’Arabie Saoudite qu’elle rénove son enseignement secondaire, jusqu’alors hiérarchisé par la pensée homogène des Oulémas. Les américains pensaient que cette modification de l’enseignement adoucirait les mœurs Saoudiennes mais cela n’a pas changé grand-chose.

En revanche, depuis 2001, l’Arabie Saoudite a officiellement arrêté de soutenir des groupuscules salafistes qui tendaient vers la violence et il est donc beaucoup plus difficile aujourd’hui de retracer la provenance de leurs financements. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation où quelques personnes financent la plupart de ces groupes.

En 2011, avec le début du printemps arabe, une fatwa Saoudienne invite les sunnites au jihad. Le 13 juin 2013 a lieu « l’appel du Caire », lors duquel les soixante-dix Oulémas qui s’étaient réunis décrètent le jihad armé contre le régime « confessionnel » de Bachar al-Assad. En effet, le « jihad offensif » ne se pratique pas « sans réflexion » dans le monde musulman, mais il faut que des autorités compétentes le décident. Cette ambiguïté se reflète aussi dans les communautés de la diaspora.

En Belgique, la présence de la Grande mosquée de Bruxelles permet à l’Arabie Saoudite de diffuser son influence par des voies plus informelles. Chaque année, le Royaume offre une bourse à cinq Belges pour aller étudier à Médine et revenir après en tant que prédicateur. Ces bourses exercent une certaine influence sur la jeunesse musulmane en Belgique.

Il y a une dernière particularité à souligner concernant la ville de Bruxelles que, c’est le fait que les wahhabites et les Frères musulmans s’entendent très bien. Depuis 2012 ils organisent conjointement la foire musulmane de Bruxelles.

Questions :

1/ Il y une ambiguïté lorsque l’on parle de religion l’on a tendance à faire l’amalgame entre la religion musulmane et l’Islam en tant qu’organisation qui utilise la religion.

Il y a évidemment une distinction essentielle à faire entre la religion et le régime politique. Ici j’ai bien voulu parler de la politique de l’Etat Saoudien.

2/ La question de l’Islam en Europe est un marché fructueux : chacun cherche à avoir une influence sur des communautés.

Chaque pays accueille les minorités avec ses traditions et ne sommes pas dans un pays laïque comme la France, cela mène donc parfois à des situations délicates.

3/ Depuis la seconde guerre mondiale un accord entre l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis stipule que ces derniers protégerons le Royaume Saoudien quoiqu’il advienne. Que penser de la position Belge face à cela ?

Il y a en effet une ambiguïté dans le positionnement Belge face à l’Arabie Saoudite, qui reste relativement soumis aux positions américaines.