24/08/2015

L’Etat israélien face à sa communauté ultra-orthodoxe

Par Amicie Duplaquet

L’attaque homophobe, qui coûta la vie à une personne et en blessa cinq autres, commise lors de la dernière Gay Pride de Jérusalem par un juif ultra-orthodoxe, relança le débat de la difficile cohabition des – très – différentes composantes de la société israélienne.

En effet, l’Etat israélien regroupe une grande diversité d’individus, tant dans leurs origines ethniques que dans leurs pratiques culturelles et religieuses. On distingue les juifs laïques, les traditionalistes, les orthodoxes et les ultra-orthodoxes, aussi appelés haredim. Le terme de « juifs laïques » n’est pas tout à fait approprié car il renvoie à des israéliens tout de même attachés à la pratique de la religion juive, même si la place de la religion dans leurs vies est minime en comparaison aux autres composantes sociales. Ces derniers représenteraient le « juif moderne », à l’image des milliers d’israéliens qui défilaient à la Gay Pride, et se seraient parfaitement intégré dans la culture sociale, économique et technologique d’Israël, en tant qu’Etat moderne, et ce malgré son caractère religieux.

A leur opposé, les haredim, qui se définissent littéralement comme « ceux qui tremblent devant Dieu », ont un mode de vie dicté par la stricte application des préceptes de la Torah. La loi juive, ou halakha, le système légal dérivé de la Torah, façonne leur vie quotidienne et leur perception du monde extérieur. Présente en Eretz Israël bien avant 1948, la communauté haredi s’est implantée dans des quartiers spécifiques où ils vivent en autarcie, au rythme de leurs lois religieuses et sociales. Le quartier de Mea Shearim, au Nord de Jérusalem, est une parfaite illustration de l’intangible perpétuation d’un mode de vie à la fois ancestrale et hermétique. Ce genre de quartier, dans lesquels les haredim choisissent de vivre volontairement à l’écart du reste de la société israélienne, sont pour eux la meilleure protection face aux sources de perversions et de tentations incarnées par les sociétés modernes. En effet, le mode de vie haredi est avant tout caractérisé par un large refus de la modernité, tant dans son caractère technologique que politique et culturelle.

Ce refus de la modernité s’observe à tous les niveaux du quotidien des haredim. Au niveau vestimentaire, par exemple, les entrées de leurs quartiers sont entourées de panneaux prévenants le touriste non averti, et les autres israéliens, du code vestimentaire à respecter. Les femmes haredi doivent couvrir leurs cheveux, leurs bras jusqu’aux poignets et leurs jambes jusqu’aux chevilles. Elles ne peuvent ni porter de pantalon, ni de chaussures ouvertes. Pour les hommes, le caftan noir est obligatoire. C’est l’habit traditionnel des juifs d’Israël, bien avant 1948. Le reste de la population israélienne n’est tolérée à l’intérieur des quartiers haredi que si elle y applique leurs codes vestimentaires et sociaux.

S’agissant de la vie familiale, les mariages sont arrangés et les mariés souvent très jeunes. Les familles sont nombreuses, sept enfants en moyenne, car avoir un maximum d’enfants constitue l’un des commandements religieux les plus important. La femme haredi doit toujours être sous une autorité masculine : son père avant son mariage, puis son mari. Une fois mariée, tout contact physique avec un homme qui n’est pas son mari lui est interdit et elle ne peut se trouver seule en présence d’un autre homme.

Ainsi, l’ensemble de l’espace social à l’intérieur des quartiers haredi a été aménagé de manière à restreindre au maximum tout contact entre les deux sexes. Dès les années 1980, des passages piétons séparés pour les hommes et les femmes ont été créés, afin d’éviter tout frôlements involontaires aux heures de pointes. En 2007 une quarantaine de lignes de bus ont été créés à Méa shéarim, et dans certaines autres parties de Jérusalem, avec la spécificité d’appliquer une séparation des sexes. Des places assises sont réservées pour les hommes à l’avant du bus, tandis que les femmes doivent se tenir debout à l’arrière. Cette volonté de contrôle social n’est évidemment possible à mettre en œuvre qu’à l’intérieur des quartiers haredi, ce qui explique l’isolement volontaire de la communauté. Aujourd’hui, la surpopulation des quartiers ultra-orthodoxes les pousse parfois à migrer en dehors de leur quartier circonscrit, dans des secteurs historiquement laïcs de Jérusalem. C’est par exemple le cas dans le quartier de Kiryat Yovel, au Sud-Ouest de Jérusalem, où les haredim s’implantent depuis une dizaine d’années. Leur arrivée est souvent source de tension avec le reste de la société car ils tentent d’y imposer leurs exigences vestimentaires et religieuses.

Paradoxalement, et en dépit de leur retour massif à partir de 1948, les haredim portent une aversion profonde à l’égard des courants sionistes et de l’ensemble de leurs achèvements, le plus important d’entre eux étant la création de l’Etat juif. Leur rejet de la modernité politique les empêche de concevoir la prééminence de la démocratie sur le judaïsme. En effet, selon l’idéologie de la communauté ultra-orthodoxe, la Torah est l’unique source de législation et la loi juive, la halakha, est la seule à pouvoir être appliquée. Le refus de l’Etat israélien à reconnaître la suprématie de la loi religieuse sur la loi civile est la première grande incompatibilité entre les haredim et l’Etat. Ils éprouvent, de plus, une aversion particulière pour la démocratie qui fait passer la volonté de la majorité avant la volonté de Dieu.

Par ailleurs, cette hostilité à l’Etat israélien est bien antérieure à sa création et provient d’une incompatibilité entre les valeurs ultra-orthodoxes et les aspirations portées par le mouvement sioniste dès sa création. Selon la thèse des ultra-orthodoxes, Dieu a détruit le royaume d’Israël pour punir les juifs et seul le Messie, revenu sur terre, pourra le recréé. Ils considèrent par ailleurs que la vie en Terre Sainte est possible, à condition de ne pas tenter d’y recréer une nation juive, ce qui serait interprété comme une révolte contre Dieu. Les haredim se réfèrent au commentaire du Cantique des cantiques dans le Talmud de Babylone qui précise qu’Israël ne « forcerait pas la muraille », signifiant qu’ils ne doivent pas tenter de reconquérir Eretz Israël par la force[1]. Dès la création du premier Congrès sioniste, les haredim d’Israël et d’ailleurs étaient donc contre la création d’un Etat pour le peuple juif.

Ils ne reconnaissent ainsi aucune autorité à l’Etat mais sont satisfait de pouvoir appliquer leurs règles dans leurs quartiers cloisonnés. Les plus extrémistes d’entre eux se refusent à aller prier au mur des lamentations, haut lieu de judaïsme, pour manifester leur refus à l’Etat israélien. Ils ne se font pas recenser à l’état civil et beaucoup n’ont pas de papiers d’identité. Ils refusent de payer des impôts et essaient, au maximum, de ne pas recevoir d’argent de l’Etat, bien qu’ils bénéficient tous d’allocations familiales. Ceux qui le peuvent préfèrent recevoir des donations privées, venant majoritairement de d’institutions religieuses de l’étranger. Certains vont même jusqu’à refuser l’électricité pour n’avoir aucun lien avec l’Etat.

Jusqu’en mars 2014, la communauté haredi était à la seule, avec les Arabes israéliens, à pouvoir échapper au service militaire. Dans l’esprit des haredim, le service militaire ne constitue aucun intérêt dans le sens où il est un instrument créé par et pour l’Etat hébreu. De plus, la mixité entre soldat qui y est répandue va à l’encontre des codes sociaux haredi. Or, si cette exemption pouvait être tenable il y a encore 60 ans, lorsque les haredim ne représentaient qu’une part minime de la population, elle est rapidement devenue incompréhensible pour une majorité d’israéliens qui ont exprimé leur colère croissante face aux nombreux privilèges accordés aux ultra-orthodoxes. En 2014, la communauté haredi représentait 10% de la population, soit 700 000 personnes. De plus, dans une société où les années de service militaire constituent un véritable socle de socialisation et d’intégration des valeurs nationalistes, la mise à l’écart des ultra-orthodoxes favorise leur marginalisation au sein de la société. Le 12 mars 2014 la Knesset a voté une loi mettant fin à cette exemption d’ici à 2017, ce qui provoqua la descente dans les rues de plusieurs milliers d’ultra-orthodoxes, dénonçant une « persécution religieuse »[2].

Aujourd’hui, nous distinguons tout de même plusieurs courants de pensée pour appréhender les relations entre la communauté haredi et l’Etat hébreu. Une partie importante d’entre eux rejette toujours radicalement le sionisme et, à l’image de Yishaï Shlissel – l’homme responsable des attaques de la Gay Pride de Jérusalem – ils l’expriment souvent de manière violente. A l’inverse de cet extrême, il existe aussi une minorité de haredi tzioni qui se veut à la fois ultra-orthodoxe et sioniste. Ils endossent les positions les plus extrêmes du sionisme et constituent la base électorale du parti Shass, qui a annoncé en 2010 son ralliement officiel au sionisme. Depuis 1948 la communauté haredi a été progressivement amenée à s’impliquer dans la vie politique israélienne, dans l’objectif de défendre et maintenir ses intérêts, bien qu’elle ne soit pas à priori intéressée pas la vie politique. Agoudat Israel, littéralement « Union d’Israël », fut le premier parti créé par et pour les ultra-orthodoxes, en 1912 en Pologne, et participa dès 1948 aux coalitions gouvernementales du nouvel Etat hébreu, notamment avec le parti travailliste Mapaï. C’est grâce à leurs élus que les étudiants des yeshivot obtiennent par exemple, dès 1950, d’être exemptés de service militaire. Dans toutes les coalitions où ils furent présents, les élus Agoudat Israel ont milité pour obtenir un respect des lois juives, notamment la loi sur l’interdiction de la viande de porc et la loi sur l’avortement, qui complexifie grandement son autorisation (la femme israélienne qui souhaite se faire avorter doit avoir soit moins de 17 ans ou plus de 40 ans et obtenir l’accord d’un comité d’experts médicaux). C’est aussi à eux que l’on doit l’absence de mariage civil en Israël. En 1984, le parti Shass, principalement composé de juifs séfarades récemment arrivés en Israël, fut créé. De leur côté, les ashkénazes ont créé le parti Degel HaTorah en 1988. Malgré les scissions, ces différents partis ultra-orthodoxes unissent leur électorat dans la majorité des scrutins sous le parti de Yahadut HaTorah, littéralement « Judaïsme unifié de la Torah ».

Même lorsque cela rentre dans une logique électorale, les compromis politiques ne sont pas d’actualité au sein des partis haredi. A la vue des dernières coalitions gouvernementales, les représentants politiques des ultra-orthodoxes préfèrent s’allier avec des partis fortement nationalistes et sionistes, dont l’électorat est constitué majoritairement d’orthodoxes, plutôt qu’avec des partis centristes et laïcs. Ainsi, tous les gouvernements formés par Benjamin Netanyahou ont pu compter sur des alliances avec les partis orthodoxes et ultra-orthodoxes.

Cela explique en partie le manque de sévérité de ses gouvernements successifs face aux violences commises par des juifs extrémistes envers la population palestinienne d’Israël et de Cisjordanie. Les colons, qui constituent la base électorale des partis nationalistes et sionistes présents dans toutes les coalitions B. Netanyahou, bénéficient d’un favoritisme national, malgré leur situation d’illégalité, ainsi que d’une certaine impunité face aux délits qu’ils commettent envers la population palestinienne ; ces derniers allant de la simple dégradation des lieux de cultes à l’homicide. Les partis ultra-orthodoxes, qui cohabitent depuis près de vingt ans avec les nationalistes dans les différents gouvernements, ont progressivement réussit leur intégration politique en faisant un grand écart culturel entre leurs valeurs religieuses et nationalisme sioniste de leurs collègues. Un des effets de secondaires de ces alliances gouvernementales entre nationaliste et haredim a été, non seulement, l’accroissement des violences envers les palestiniens – qui sont désormais autant le fait des nationalistes que des ultra-orthodoxes – mais aussi, et surtout, la banalisation – voire l’acceptation – de ses dernières par le pouvoir politique.

Cette passivité semble aujourd’hui se retourner contre l’Etat israélien, qui parait incapable de prévenir les actes de violences des ultra-orthodoxes lorsque ces derniers s’en prennent, non pas aux palestiniens, mais aux citoyens israéliens, comme ce fut le cas à la Gay Pride. Yishaï Shlissel avait déjà été condamné par la justice pour des faits de violence similaire mais le climat d’indulgence politique vis-à-vis des extrémismes nationalistes ne permet pas de dissuader les ultra-orthodoxes d’en faire autant. A force de passivité, l’Etat hébreu est aujourd’hui incapable de prévenir les actes de haine juifs lorsque ceux-ci se retournent contre sa propre société. Cette situation fait partie des nombreuses failles de la société israélienne, qui risquent de mettre en péril la pérennité de l’idéal sioniste à l’origine de cet Etat. En effet, à la base du fondamentalisme religieux des haredim se trouve le refus de l’Etat d’Israël, qu’ils considèrent mécréant. Ce détail ne semblait pas inquiéter les pères fondateurs du pays en 1948, lorsque cette communauté ne représentait qu’une minorité de quelques milliers d’âmes. Aujourd’hui, les ultra-orthodoxes constituent 10% de la société israélienne, soit un israélien sur dix ne reconnaissant pas l’autorité de l’Etat. A cet égard il est toutefois nécessaire de distinguer l’existence de deux fondamentalismes au sein de la société israélienne. Le premier est un fondamentalisme purement religieux, à l’instar des haredim qui expriment leur opposition, parfois violente, principalement à l’égard du caractère  laïc de l’Etat hébreu. Parallèlement à cela, il existe un deuxième fondamentalisme, tout aussi violent dans ses modes d’expressions, qui se trouvent être beaucoup plus politique que religieux. Ces derniers constituent l’un des plus grands freins à toute perspective de paix avec les Palestinien, tandis que les ultra-orthodoxes restent globalement indifférents à la question palestinienne. Au-delà de la solution à deux Etats, qui est géographiquement morte depuis les accords d’Oslo[3], leur attitude violente à l’égard des palestiniens, et les gouvernements successifs qui les cautionnent, rendent aussi impossible toute solution binationale. L’Etat est donc dans une situation délicate tant à l’intérieur de sa société juive que dans ses relations avec les territoires Palestiniens, et ce bien que son gouvernement ne semble pas s’en préoccuper et préfère mettre en avant d’hypothétiques menace extérieures pour feindre un semblant d’union nationale.

[1] http://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/les-haredim-une-autre-facette-de-l-107450

[2] http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/03/02/a-jerusalem-les-ultra-religieux-manifestent-contre-la-conscription_4376277_3218.html

[3] En 2014, plus de 700 000 colons israéliens étaient recensés dans les territoires Palestiniens, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Les accords d’Oslo avaient partagés la Cisjordanie en trois zones administratives, la zone A entièrement sous autorité palestinienne, la zone B sous administration palestinienne mais sous autorité militaire israélienne, et la zone C entièrement sous administration militaire israélienne. Cette dernière est la zone sur laquelle se sont développées toutes les colonies israéliennes. Elle constitue aujourd’hui près de 40% du territoire cisjordanien, morcelant ainsi l’espace palestinien en une multitude d’îlots interdits d’accès aux civils et aux représentants palestiniens.