14/09/2015

Les défis de l’Egypte et de son président

Par Eva Saenz- Diez, chercheur associée à l’institut MEDEA et au CERMAC (UCL)

Ce qui frappe le plus en ce qui concerne l’Egypte depuis quatre ans et demi, c’est la succession d’événements, commémorations, anniversaires, prises de pouvoir, changements de gouvernements, voire de régimes, rendez-vous électoraux, adoptions de constitutions, condamnations diverses,  qui se succèdent et ne se ressemblent pas ! Dernier événement en date : l’inauguration en grande pompe de la deuxième voie du Canal de Suez. A trois ans, presque jour pour jour, de l’apparition sur la scène « grand public » de celui qui fut nommé par son prédécesseur Mohamed Morsi à la tête du Conseil suprême des Forces armées, l’actuel président, Abdel Fattah El-Sissi vient en effet de gagner un pari, et pas des moindres.

Cette inauguration ne représente pas uniquement un projet ayant pour but la relance économique du pays, mais a également eu un important impact psychologique pour la population. Victoire psychologique non seulement due au fait d’avoir réussi à financer le projet, en grande partie grâce aux bons achetés en un temps record par la population (estimé à 88% du financement), mais également à la réussite technique du projet ainsi que le respect des délais.[1]

Mais la situation en Egypte ne se résume malheureusement pas à ça. Et Abdel Fattah El-Sissi est confronté à d’autres défis pour lesquels il s’est donné encore un an pour relever. Où en est la situation ?

Sur la scène internationale (non-arabe)

Pour commencer par la partie la « moins compliquée » : les relations avec les puissances occidentales. El-Sissi a plutôt réussi à normaliser les relations avec les pays occidentaux. Il a réalisé plusieurs voyages dans les capitales européennes et a été reçu par les principaux chefs d’Etats, de gouvernements et représentants de grande institutions. D’autre part, le rapprochement avec la Russie d’une part, et l’acquisition des Rafales français, a rapidement fait oublier au Congrès américain, ses réticences concernant l’aide militaire destinée au Caire. On pourrait donc aisément dire, que malgré ses débuts difficiles, El-Sissi a normalisé ses relations avec ses principaux partenaires occidentaux.

El-Sissi s’est également tourné vers les voisins du Sud, en privilégiant les relations avec les pays africains. Il a notamment réussi à rétablir et améliorer substantiellement les relations avec un des principaux partenaires du bassin du Nil, l’Ethiopie. Les relations égypto-éthiopiennes s’étaient substantiellement détériorées à cause du projet du Grand barrage éthiopien de la Renaissance, et ce, notamment lors du « passage » du Président Morsi à la tête du pays[2]. Ce projet adopté peu de temps après le soulèvement de 2011, et visant à donner l’accès à l’électricité à une partie de la population (il est estimé que 70 millions d’Ethiopiens n’ont pas d’électricité), avait suscité de nombreuses craintes, voire des réactions belliqueuses. Mais depuis l’accession au pouvoir d’El-Sissi, il est clair qu’il y a une nette volonté de rapprochement entre Le Caire et Addis Abeba appelant même à un « nouveau chapitre dans les relations égypto-éthiopiennes »[3] basée sur plus de confiance et de coopération. Cette démarche permet ainsi à l’Egypte de sortir de son isolement au sein des pays qui constituent l’Initiative du Bassin du Nil ; elle s’est notamment traduite par la signature au mois de mars dernier, d’une déclaration de principe entre l’Ethiopie, le Soudan et l’Egypte.

Sur la scène arabe

Depuis la destitution de Mohamed Morsi, les relations avec le Qatar, et la Turquie, qui soutenaient les Frères musulmans, se sont nettement détériorées. Celles avec le Hamas, lui-même membre de la Confrérie, et accusé de soutenir, ou en tout cas d’aider les factions terroristes dans le Sinaï, passent par des hauts et des bas, mais restent plutôt tendues.

A la frontière occidentale, le conflit libyen pose de graves problèmes à l’Egypte. La porosité de la frontière qui s’étend au long du désert libyque, le chaos instauré dans le pays ainsi que les groupes rivaux, a fait que la situation sécuritaire est préoccupante.

Pour ce qui est de l’Arabie Saoudite, El-Sissi a perdu un grand ami, et presqu’inconditionnel allié en la personne du feu roi Abdallah. Les relations entre les deux pays, depuis l’accession au trône du roi Salman, se sont quelque peu refroidies ; ne serait-ce que par le côté moins virulemment anti-Frères musulmans du nouveau monarque. Si l’on ajoute à cela le bourbier yéménite, vraie épine dans le pied des relations déjà compliquées inter-arabes, il est peu étonnant de voir les relations égypto-saoudiennes se distancer.

L’Egypte, pour plusieurs raisons, n’est pas très chaude pour agir de manière active au Yémen. D’abord, un maximum de forces sont mobilisées sur le front intérieur afin d’enrayer la menace terroriste. Et ensuite pour des raisons historiques. Le Yémen est perçu, et à juste titre, comme étant le « Vietnam » de l’Egypte. En effet, l’Egypte qui déploya près de 70 000 hommes, et en perdit presque 10 000, garde un souvenir traumatisant de ce conflit qui débuta en 1962, et qui devait durer jusqu’en 1970. Elle n’est donc pas chaude à l’idée de s’engager dans cette guerre, et dans n’importe quel autre d’ailleurs qui ne la toucherait pas directement. Notons néanmoins, que le Yémen, de par sa position géographique, représente un enjeu stratégique de grande ampleur pour l’économie égyptienne. C’est là que se trouve l’embouchure de la Mer Rouge, le Bab El-Mandeb. Une situation chaotique, ou conflictuelle dans cette région, pourrait avoir des répercussions désastreuses pour le trafic du Canal de Suez.

Quant à ses relations avec l’Iran,[4] pays qui s’installe sur la scène régionale et internationale, l’Egypte dispose de relativement peu de marge de manœuvre. Le rejet, que l’on pourrait presque qualifier d’épidermique, de l’Arabie saoudite, et la plupart des monarchies du Golfe, à l’égard du « voisin » perse, ne laisse en effet que peu de possibilités à l’Egypte pour un éventuel rapprochement.[5]

Sur le front intérieur

El-Sissi est confronté à plusieurs défis au niveau national. L’instabilité sécuritaire et le danger terroriste d’une part ; et le défi économique et social de l’autre.

Dans les années 1990, l’Egypte a vécu plusieurs vagues d’attaques terroristes djihadistes, notamment dans certains cas contre des cibles touristiques. Mais récemment, la plupart des attaques djihadistes menées dans la péninsule du Sinaï, ou dans la vallée du Nil, ont été revendiquées par la branche égyptienne de l’Etat islamique. Cette « joint venture » terroriste, La province du Sinaï de l’Etat islamique (Wilayat Sina’, anciennement connu comme Ansar Baït Al-Maqdis), est un vrai cauchemar pour El-Sissi, les forces de l’ordre qui subissent de lourdes pertes ainsi qu’une partie de la population affectée. Profitant du no man’s land qu’est la péninsule du Sinaï, des tunnels de contrebande avec Gaza et d’une population bédouine souvent négligée par Le Caire, les groupes takfiris ont pris de l’importance. Ils ont en plus pu profiter d’une part de l’instabilité ambiante, et d’autre part de l’émergence de l’Etat islamique. En ce qui concerne le « continent », la vallée du Nil, plusieurs attentats ont été revendiqués par cette organisation ; psychologiquement, ces attaques ont bien sûr un impact beaucoup plus important et néfaste sur la population.

Quant au niveau économique et social, le mécontentement de la part d’une large partie de la société est notamment dû à l’annulation progressive des subventions sur des produits de base, une inflation galopante ainsi que l’envolée du taux de change des devises, notamment de l’US $. Notons également le mécontentement de certains secteurs ouvriers qui pourrait prendre de l’importance.

Le projet du Canal de Suez II

Selon les sources officielles, il est estimé qu’avec la percée de la deuxième voie du Canal de Suez, qu’à moyen terme, le trafic maritime doublera (passant de 49 à 97 navires par jour ; cette nouvelle voie permettrait de réduire le temps de traversée de 18 à 11 heures), et que par conséquent les revenus pour le gouvernement, suivront la même évolution (de 5,3 milliards de US$ actuellement, à 13,3 milliards US$ d’ici 2023). Bien que de nombreuses voix s’élèvent, notamment pour contester ces estimations jugées trop optimistes, il est raisonnable de donner au gouvernement le bénéfice du doute.

La plupart des médias égyptiens ont présenté la nouvelle voie du Canal de Suez comme une percée monumentale, un travail pharaonique, un cadeau de l’Egypte au monde ; le Ministère des affaires religieuses, dans le texte du prêche du vendredi, a assimilé ce projet aux conquêtes musulmanes de l’âge d’or de l’Islam !

Certaines critiques se font néanmoins entendre, notamment quant aux chiffres avancés. Ces critiques se basent notamment sur le fait qu’il faudrait qu’il y ait une nette augmentation du trafic maritime au niveau du Canal, difficilement atteignable pour certains, afin de pouvoir atteindre les chiffres officiellement avancés. Il ne s’agit donc pas uniquement de la capacité ou de la gestion du Canal, mais également de la demande et de facteurs commerciaux macroéconomiques[6].

Autre aspect du projet qui reste essentiel pour le bon essor de celui-ci, est la mise en place de la croissance de la zone du Canal de Suez. Le gouvernement égyptien a en effet également promu le projet de développement de la nouvelle zone industrielle visant à mettre en place plus de 500 km2 afin de pouvoir fournir un « centre de services à valeur ajoutée », un hub[7], centré sur les activités du canal.

Le gouvernement estime que ce projet créera environ 1 million de nouveaux emplois et permettra de soutenir l’économie locale touchant environ 2 millions d’habitants au cours des quinze prochaines années.

Le gouvernement mise donc sur ce méga projet, en espérant que cela pourra créer un effet d’entraînement suscitant ainsi la confiance des investisseurs dans d’autres secteurs de l’économie égyptienne. Tout comme la conférence de Sharm el Sheikh, ce projet pourra encourager les investissements étrangers, ce qui aurait le double avantage de pouvoir injecter des devises étrangères dans le pays et de créer de l’emploi.

Conclusion

Le président Abdel Fattah El-Sissi avait demandé lors de son accession au pouvoir, deux ans pour que le pays retrouve sa stabilité et sa croissance économique. Un an après, l’inauguration du Canal de Suez II est certainement un bon point pour la relance de la croissance économique, et pour redorer le blason égyptien. Mais il faut notamment que le « suivi », c’est à dire tous les projets prévus, soient menés à terme et effectifs (hub technologique, zones industrielles, etc.).

Quant à l’épineux dossier sécuritaire, la pression sur l’Egypte, aussi bien au niveau intérieur qu’en provenance de pays ou groupes à l’étranger, est très forte, et par conséquent le défi d’autant plus difficile à relever. Ces deux dossiers, seront évidemment déterminants pour l’avenir du pays, et la réussite du président El-Sissi.

notes

[1] Ceci dit, les conditions de travail des ouvriers ne sont pas forcément rentrées en compte, ni sans doute, l’éventuel impact écologique de la deuxième voie du Canal de Suez : http://link.springer.com/article/10.1007/s10530-014-0778-y/fulltext.html ; http://www.dailynewsegypt.com/2015/08/06/ecologists-concerned-over-suez-expansion-impacts/

[2] Lors d’une réunion à haut niveau, retransmise à la télévision à leur insu, des représentants de partis politiques de tous bords, ont donné libre court à des plans les plus fous afin d’éviter le bon déroulement du projet : aider des groupes rebelles à déstabiliser le pouvoir, bombarder le chantier, etc. http://english.alarabiya.net/en/News/middle-east/2013/06/04/Egyptian-politicians-suggest-sabotaging-Ethiopia-s-new-Nile-dam.html

[3] http://www.csmonitor.com/World/Africa/2015/0327/Egypt-signs-Nile-dam-deal-with-Ethiopia-after-years-of-dispute.-What-changed-video

[4] L’Iran, bien pays non arabe ne peut être dissocié, tout comme la Turquie, de la géopolitique que régionale.

[5] Souvenons-nous de la visite historique de l’ancien président Ahmadinejad en Egypte en février 2013, sous la présidence de Mohamed Morsi qui lançait un signal fort de rapprochement entre les deux pays. Et quelques mois plus tard, en juin de la même année, du lynchage de quatre chiites dans une banlieue du Caire. Le président Morsi avait alors été accusé d’entretenir la haine confessionnelle.

[6] http://www.egyptindependent.com//news/moody-s-finds-it-unlikely-egypt-meet-expected-revenue-suez-canal-expansion ; https://www.capitaleconomics.com/middle-east-north-africa-economics/middle-east-economic-updates/how-big-a-deal-is-the-new-suez-canal-for-egypt.html

[7] http://www.sczone.com.eg/English/sczonedevelopment/Pages/default.aspx