20/10/2015

Revirement international en Syrie

Par Salam Kawakibi

Définir ce qui se passe en Syrie semble être en soi une occasion de désaccord. Est-ce une révolution ? Mouvement contestataire ? Conflit sectaire ? Crise armée ? Guerre civile ? Chaque analyse politique adopte l’un de ces concepts afin de soutenir un argument ou un engagement.

Des millions ont pris les chemins de l’exode, quittant un pays dévasté par les bombardements acharnés d’un régime agonisant, mais maintenu scrupuleusement par ses alliés. Pendant que la solidarité internationale fait défaut et la conscience universelle est assoupie.

Au début de la révolution syrienne en mars 2011, quand le régime matait les manifestations avec des mitraillettes, il était presque évident de constater que le simple fait d’évoquer un chiffre avec deux zéros suffisait pour effrayer l’opinion publique.

Evidemment, et en connaissant la nature du système politique syrien et sa combinaison complexe et opaque, les spécialistes du dossier ne doutaient pas un seul instant que les atrocités allaient s’arrêter suite à une prise de conscience au sein de la « sécuritocratie » dirigeante. Ils s’attendaient plutôt, et naïvement peut être, à une prise de position de la dite « communauté internationale » qui a développé dans les années 2000 le concept de la « Responsibility to Protect » RTP : la responsabilité de protéger les civils. Un concept parmi d’autres qui n’a été qu’un prétexte pour intervenir là où les intérêts économiques ou stratégiques semblaient sérieusement menacés.

La « palme d’or » de l’hypocrisie internationale a été décernée au Président Barak Obama, « Nobel de la Paix », pour ses fameuses déclarations concernant des « lignes rouges » relatives à l’usage des armes chimiques par le pouvoir syrien. Ce dernier les a bien utilisés et elles ont bien montré leur « efficacité » en tuant des centaines de civils dans les faubourgs de Damas en août 2013. Réaction internationale: dénonciation, condamnation et inquiétude !

Plusieurs études ont été élaborées pour argumenter le vide moral qui entache l’action politique envers la catastrophe humanitaire syrienne. Deux raisons principales ont été devancées : la première, c’est la fatigue, principalement américaine, de s’engager sur des scènes extérieures après les aventures en Afghanistan et en Irak. La deuxième raison / prétexte, était la fragmentation au sein des forces de l’opposition syrienne.

Néanmoins, les actions humanitaires tentent de remplir le vide de l’action politique. Des tentatives restent limitées et victimes de plusieurs contraintes. Les aides des agences onusiennes par exemple ne sont distribuées que dans les zones contrôlées par le pouvoir.

Les vrais « amis » du pouvoir :

L’appui diplomatique et l’intervention militaire de la Russie et de l’Iran accordé au régime syrien maintient la continuité de la tuerie. Du côté de Moscou, ce soutien était surtout accompagné d’une méthode « efficace » qui a été utilisée en Tchétchénie: bombardement massif avec des barils de TNT et des missiles balistiques. Résultat : la capitale Groznyï a été effacée de la carte tandis que le pouvoir aux bottes de Moscou préservé. Des villes syriennes sont entièrement ou partiellement détruites suivant cette exemple. Des avions de chasses ainsi que des centaines de soldats russes se déploient maintenant en plein jour avec l’appui tacite des Américains sous prétexte de combattre les extrémistes.

L’engagement iranien est direct et efficace. En sous-traitant avec des « mercenaires » libanais, irakiens et afghans, Téhéran les déploie pour remplacer le manque d’effectifs au sein de l’armée loyale. De plus, des milliards ont été investis par Téhéran dans la machine de guerre syrienne.

Les raisons de l’implication russe tournent autour de la confrontation générale avec l’Occident, depuis l’effondrement de l’Union Soviétique, sur des zones d’influences stratégiques et n’est en aucun cas liée à la place imaginée que le pouvoir de Damas occupe dans les « cœurs » des maîtres du Kremlin. Pour les Iraniens, les intérêts stratégiques se marient avec une ambition (politico-confessionnelle) d’extension régionale.

Radicalisme inévitable ?

La frustration grandissante d’une grande partie de la population face à l’indifférence dont elle est victime a ouvert les portes à une militarisation massive de la contestation. De plus des militaires qui ont choisi de faire défection de l’armée loyale afin de préserver les vies humaines, des civils  ont pris les armes pour des raisons diverses : défendre leurs familles, leurs localités et aussi venger leurs proches qui ont été victimes d’exactions aveugles. Cette militarisation n’a pas été accompagnée d’un encadrement politique. En se répandant massivement, elle a permis aux puissances régionales d’influencer les groupes armés.

A l’instar de la Russie et de l’Iran, alliés du régime, l’ensemble des pays impliqués dans l’armement  des groupes rebelles en Syrie n’adhèrent pas aux valeurs démocratiques, à l’exception de la Turquie, qui a un système démocratique, même s’il reste critiquable. L’appui donc est miné de conditions qui s’étalent d’une exigence d’allégeance idéologique, souvent penchée vers l’extrémisme, ou une instrumentalisation politique sur l’échiquier régional.

De leur côté, les forces occidentales ne cessent de produire de « beaux » discours sans pour autant entreprendre de vraies actions ni dans le domaine diplomatique et encore moins dans celui de l’humanitaire.

Le délaissement ressenti par la majorité des Syriens envoie un bon nombre d’entre eux dans les rangs des groupes les plus radicaux au sein des rebelles. Donc, tout a été fait tantôt par le régime et tantôt par ses « ennemis » régionaux pour que le radicalisme envahisse la scène. Avec l’abandon international, la boucle est bouclée.

Faut-il choisir entre le choléra et la peste ?

En Occident, avec les avancées surprenantes de Daech sur le terrain, le discours selon lequel le régime de Bachar Al Assad serait un moindre mal a aujourd’hui le vent en poupe. Parmi des pans entiers de l’opinion, le dictateur de Damas passe pour le dernier rempart protecteur des minorités dans leur ensemble et la minorité chrétienne en voie de disparition plus spécifiquement.

Cette perception résulte d’une stratégie qui porte ses fruits. Celle d’un régime qui a toujours su jouer habilement la carte de la division entre les diverses composantes de la société syrienne et instrumentaliser la religion à des fins dominatrices. Loin de protéger les minorités, le régime les a enchaînées à son propre destin. Dans une société où la liberté d’expression fait défaut et où la citoyenneté n’existe pas, les dirigeants ont commencé par créer de toutes pièces une hiérarchie religieuse – chrétienne comme musulmane – à leur botte.

Les Occidentaux sont obnubilés, d’une part, par Daech, et de l’autre, par les persécutions des minorités. Ces dernières sont en danger, certes, mais pas plus que le reste de la population. En surmédiatisant leurs persécutions, on contribue à renforcer le sentiment qu’ils sont à part.

Des Occidentaux glissent donc de plus en plus vers un rapprochement de « raison » afin de pouvoir collaborer, éventuellement, avec le pouvoir. Tendance qui témoigne d’une terrible ignorance de la réalité sur le terrain et de la complexité de la scène sociopolitique dans la région.

Daech comme « sauveur » !

Avec l’avancée de « l’Etat Islamique », il y a les frappes aériennes « hollywoodiennes » contre ce groupe terroriste. Un engagement qui semble colossal de plusieurs pays puissants avec des équipements militaires très sophistiqués. Cependant, les résultats escomptés ne sont pas au niveau des attentes.

Il est donc relativement légitime pour certains de considérer que cet engagement n’est qu’une manière pour se dédouaner de n’avoir rien voulu faire. Ces frappes, surtout quand elles causent la mort des dizaines de civils, ne font que renforcer les terroristes. Leurs avancées sur plusieurs fronts attestent de l’échec de l’opération et dévoilent une absence totale d’une quelconque stratégie, militaire ou politique.

Daech rend service à plusieurs acteurs: d’abord, le régime qui se présente, malgré ses défaites consécutives, comme étant le moindre mal et le seul capable à faire face au terrorisme. Également, ce sont les champions occidentaux de l’indifférence qui trouvent en l’existence de Daech un refuge pour continuer à ne rien faire. Ils se réconfortent dans leur hésitation perpétuelle en attribuant le non soutien aux rebelles syriens modérés face à ce danger terroriste impitoyable. Troisième profiteur de la situation: les forces régionales qui continuent à utiliser la scène syrienne comme chantier d’une confrontation.

La dictature religieuse est l’enfant légitime de la dictature politique :

Si Daech fait plus peur en décapitant ses otages et en kidnappant des membres des minorités, il est important de souligner que la majorité des victimes syriennes résulte des frappes aériennes du régime, de la famine causée par le siège des villes et des villages, et de la torture que subissent des dizaines de milliers de prisonniers politiques.

L’obscurantisme religieux s’est prospéré sous le contrôle du pouvoir que certains en Occident continuent à considérer comme « laïque ». Le pouvoir a interdit toute réflexion intellectuelle éclairée. C’est lui aussi qui a développé des réseaux djihadistes pour aller combattre dans les pays voisins dans les années 2000. La société a été appauvrie de toutes références nationales. A l’inverse, on a renforcé ses références religieuses.

Les Syriens dans leur diversité complexe, ne songeaient pas à la violence ni à des transformations radicales. Leurs exigences étaient « simples » et rêvaient des principes d’une vie décente universellement reconnus : la levée de l’état d’urgence, des élections libres, le multipartisme, une société civile libre, la libération des prisonniers politiques, la liberté de la presse et le combat contre la corruption endémique régnante. Il semble que ce soit trop demandé et que cela coûte trop cher en vie humaine pendant que le monde « libre » s’interroge sur le sexe des anges.