03/10/2016

Election parlementaire et changement de système électoral en Jordanie : perspectives de changements ?

Par Chloé de Radzitzky

Les Frères Musulmans sont revenus sur le devant de la scène politique Jordanienne en obtenant 15 sièges aux élections du 20 septembre dernier[1]. Il s’agit des premières élections depuis la mise en place de la nouvelle loi électorale établissant un système de listes. Si le maitre mot était de re-populariser les élections aux yeux de la population Jordanienne, celle-ci est  résolument demeurée sceptique. En effet, seul 29% des Jordaniens interviewés par l’International Republican Institute ont déclaré avoir confiance en cet organe législatif[2]. Pourtant contrairement à d’autres monarchies au Moyen-Orient, la Jordanie est réputée pour organiser des élections libres et justes[3]. Les causes de ce scepticisme sont donc à trouver ailleurs.

Le parti  Islamiste des Frères Musulmans avait cessé de participer aux élections depuis 2010 en signe de protestation à l’encontre du système électoral dit de « vote unique non-transférable » (VUNT)[4]. Ce système a été introduit en 1989 par le Roi Hussein, après que les Frères aient remporté une franche victoire[5].  Le VUNT a la caractéristique de défavoriser les grands partis politiques.

Cette loi électorale a changé en 2016 au profit d’un système de liste, permettant le transfert de vote et facilitant la représentation des partis/ différents groupes idéologiques au Parlement. Cependant, de nombreux citoyens ont exprimé leur manque de confiance en l’organe législatif en dépit du changement du système. Pour comprendre les raisons de cette méfiance, il faut se pencher sur divers éléments, notamment : la nature du système politique Jordanien, les relations de clientélisme, ainsi que l’influence du tribalisme sur les comportements de vote.

La Jordanie est une monarchie constitutionnelle dans laquelle le pouvoir est concentré entre les mains du roi. C’est lui qui nomme et choisit le Premier ministre qui, à son tour choisit les membres de son cabinet et affecte les différents portfolios. Ce procédé se fait sans spécialement faire attention aux résultats des élections[6]. Le Parlement peut néanmoins influencer ce processus en votant des motions de confiance et de non-confiance. Ce pouvoir reste bien mince face à la capacité du roi dissoudre le parlement. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé en 2001.

Ajouté au fait que le parlement n’est que résiduel par rapport aux pouvoirs du roi, les représentants n’ont pas spécialement de réels pouvoirs législatifs. De fait, le Sénat a un pouvoir de veto en Jordanie[7]. S’ajoute à cela que les élus ne le sont pas forcément pour leur programme politique ou pour leur qualité de politicien. Cela est du à ce qu’Ellen Lust appelle le ‘clientélisme compétitif[8]’. Les citoyens sont conscients que leur vote n’influencera pas véritablement le processus législatif. Ils élisent donc plus facilement un candidat qui leur donnera accès à certaines ressources et bénéfices de l’Etat.  Il semble cependant que les élus jordaniens ne remplissent plus cette fonction d’accès aux ressources étatiques. En effet,  un chauffeur de taxi confiait à un journaliste avoir voté aux élections précédentes pour un candidat qui lui avait donné son numéro de téléphone en lui garantissant qu’il pouvait l’appeler en cas de problème. Le chauffeur a déclaré en suite « Une fois élu, il a fermé son portable pendant quatre ans [durée de la législature, ndlr] et quand je suis passé chez lui, son fils m’a dit : « Papa n’est pas là ! » »[9].

Enfin, dernier facteur contribuant à l’affaiblissement de la crédibilité des représentants parlementaires est l’impact des liens tribaux et personnels sur les chances de se faire élire. Un candidat a en effet plus de chances de se faire élire grâce à son carnet d’adresses que grâce à la qualité de son programme politique. L’affiliation tribale demeure l’un des principaux déterminants des comportements de votes en Jordanie. Il est d’ailleurs fréquent que les chefs tribaux distribuent des moutons, ou organisent de grands banquets à la veille des élections[10].

Malgré le retour des Islamistes au parlement avec 15 sièges au total, les analystes jugent que cela n’apportera pas de grands changements dans les dynamiques de pouvoirs. En effet, Rantawi, directeur du Centre d’étude politique Al-Quds considère que « Des groupes plus forts vont se former afin de dénuer les Islamistes de leurs pouvoir de faire passer des nouvelles lois et réglementations »[11]. Ces élections sont plus considérées comme étant un moyen pour les islamistes de montrer leurs légitimité au sein de la population ainsi que d’ouvrir des voies de communication avec l’Etat.

Sources et références

[1] Aljazzera http://www.aljazeera.com/news/2016/09/jordan-parliament-spearhead-political-change-160926054613800.html

[2] Aljazzera http://www.aljazeera.com/news/2016/09/jordan-parliament-spearhead-political-change-160926054613800.html

[3] Herb, M 2004, ‘Princes and Parliaments in the Arab World’, Middle East Journal, 3, p. 367, JSTOR Journals, EBSCOhost, viewed 3 October 2016.

[4] http://www.aljazeera.com/news/2016/09/jordan-parliament-spearhead-political-change-160926054613800.html

[5] http://www.cetri.be/Jordanie-deterioration-des

[6] Lust, E 2009, ‘Competitive Clientelism in the Middle East’, Journal Of Democracy, 3, p. 122, Project MUSE, EBSCOhost, viewed 3 October 2016.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Libération, http://www.liberation.fr/planete/2016/09/19/en-jordanie-les-tribus-et-l-argent-font-l-election_1502785

[10] Ibid.

[11] http://www.aljazeera.com/news/2016/09/jordan-parliament-spearhead-political-change-160926054613800.html