04/10/2016

Les divisions entre musulmans : un problème politique principalement?

Par BEN AISSA Ikram, doctorante à L’ULB.

« Comment sommes-nous arrivés à nous détester entre frères et sœurs de la même religion? » voici une question qui se formule souvent sur les lèvres de personnes de confession musulmane. Depuis la guerre en Irak en 2003, les conflits et les guerres civiles entre chiites et sunnites se sont de plus en plus développés. Au-delà de ces populations locales qui se font la guerre, il a été question d’évoquer un autre conflit de pouvoir et d’influence,  ceux des deux grandes puissances dans la région toujours en crise, à savoir ; l’Arabie Saoudite « sunnite » et l’Iran « chiite ». Comment sommes-nous arrivés à cela ? Essai de réponse.

L’histoire de la division et naissance des principaux courants en islam :

Le prophète Muhammad meurt à Médine en 632. Ce dernier a permis par le biais de la religion, d’unir plusieurs tribus arabes dorénavant musulmanes et de créer un territoire musulman où chrétiens et juifs intégraient cette nouvelle société. C’est lors de son décès et à propos de sa succession que les musulmans de l’époque ne vont pas s’entendre. En effet, deux figures importantes dans l’histoire de l’islam se verront être soutenues : Abou Bakr, beau-père et compagnon du prophète et Ali ibn Abou Taleb, cousin et gendre de Muhammad. Ceux qui suivront Abou Bakr se nommeront plus tard, les sunnites, alors que ceux qui suivront Ali seront les futurs chiites. Si la division commence à ce moment-là, d’autres événements vont souligner la cassure définitive, nous pouvons notamment évoquer la bataille de Siffin en 657 et qui aura également comme conséquence l’apparition du troisième courant musulman, à savoir les Kharidjites (les actuels ibadites). Un autre événement que l’on évoque et qui confirmera cette division entre les deux courants principaux, c’est l’événement de l’Achoura en 680 et où le califat en place, à savoir celui de Yazid 1er (Dynastie Omeyyade 661-750) donne l’ordre de massacrer en plein désert de Karbala (ville en Irak) le petit-fils du prophète, Hussein, ses compagnons et l’emprisonnement des femmes et des enfants. Il est à rappeler que si l’Achoura est devenue une commémoration de deuil pour les chiites dans le monde (au moins 15%), il est chez la plupart des sunnites (80%)  un moment de jeûne voir même de fête.

 

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Une division politique plutôt que spirituelle ?

Rappelons que pour la majorité de ces courants, la croyance en Dieu, au prophète Muhammad, au Coran et aux cinq piliers de l’islam font l’unanimité (quelques distinctions peuvent apparaître, voir schéma ci-dessous). Ainsi, les bases restent tout de même identiques. En réalité, ce qui divisera les principaux courants est la sphère politique qui est dès la mort du prophète associée au religieux. En effet, puisque Muhammad était le guide spirituel, le dirigeant militaire et politique, la personne qui le remplacera aura également ces titres. Et c’est là que la difficulté d’unir ces courants posera problème puisque l’interprétation de l’autorité sera multiple. Ainsi, dissocier le spirituel du politique est à la base compliqué, même si pour les citoyens de confession musulmane, la foi qu’ils vivent n’est pas forcément en lien avec ce prisme politique. Cependant, puisque le religieux et le politique sont reliés, les visions religieuses influenceront le quotidien des croyants malgré eux par le biais des prêches ou notamment par le biais de la publication de livres qui favorisent la vision du pouvoir en place. Un exemple qui illustre mon propos est le cas de l’Arabie Saoudite, royaume qui se base sur la religion musulmane. L’interprétation que les dirigeants donnent à cette religion, sera transmise par le biais d’ouvrages, de décisions politiques et sociales mais aussi au travers de chaînes télévisées et sur internet mettant l’accent sur leur manière de vivre cet islam imposée aux citoyens qui vivent sur place et proposée à ceux d’ailleurs. L’identité « sunnite » de ces transmetteurs d’un modèle interprétatif de ce courant sera donc une voie possible pour les individus ayant comme appartenance l’identité sunnite. Notons également que la géographie influencera certainement le suivi des pensées religieuses de ce pays. En effet, dotée de la ville sainte de la Mekke ainsi que d’un héritage historique en lien avec la révélation et la figure de Muhammad, plus d’un pourrait confondre territoire et gouvernement. Une distinction qui pourtant est nécessaire.

L’analyse peut-être similaire pour l’Iran, depuis 1979, une république islamique a vu le jour, mettant en avant l’identité chiite et plus que cela, le concept de la velayat-e-faqih[1]. Aussi, la confusion entre l’interprétation de l’islam chiite imposée aux citoyens iraniens et proposées à ceux qui ont pour identité le chiisme, reste également une réalité du lien entre religion (interprétation et courant en particulier) et politique. Des lieux saints comme les mausolées du huitième Imam chiite, à savoir l’Imam Reda (Machhad) et de sa sœur Zeinab (à Qom) restent des pèlerinages (des visites spirituelles) pour les personnes d’obédience chiite.

L’une des tensions entre ces deux pays sera évidemment d’avoir une influence importante dans la région par le prisme du religieux ou par l’instrumentalisation de l’islam, mais pas seulement.

 

 

Actuellement, où sont ces courants musulmans ?

Si des périodes historiques nous prouvent qu’il y a eu des dynasties qui en fonction de la géographie s’imprégnaient d’un courant musulman en particulier[2], à notre époque, cette distinction géographique persiste. En effet, comme évoqué plus haut, l’Iran (environ 70 millions d’habitants majoritairement musulmans chiites) et l’Arabie Saoudite (environ 30 millions d’habitants majoritairement musulmans sunnites) représentent aujourd’hui cette expression d’une autorité musulmane chiite et sunnite. Aussi, l’influence que ces pays ont dans la région s’articule également en fonction des minorités religieuses similaires à la leur dans les autres pays, mais pas forcément non plus. Un exemple concret est le partenariat à plusieurs reprises entre l’Iran chiite et les Kurdes d’Irak sunnites ou encore les relations diplomatiques entre le gouvernement des el-Saoud et l’ancien dirigeant du Yémen Ali Abdallah Saleh., chiite. Bien qu’une coalition entre différents acteurs de même tendance spirituelle se soit créée, cela ne signifie surtout qu’il y a des intérêts politiques communs. L’exemple du Hezbollah libanais peut être évoqué : ce dernier défend sous l’autorité du président contesté Bachar el-Assad (chiite) la Syrie et les frontières libanaises. Mais c’est aussi par le biais des autorités syriennes que le parti de Dieu se procure leur matériel militaire. Aussi, et de ce point de vue, plusieurs motivations expliquent la présence du Hezbollah libanais en Syrie, les intérêts économiques et politiques aussi.

 Plus que cela, même si les gouvernements font parties intégrantes d’un courant islamique, il n’empêche qu’au sein même de ces tendances, des variantes et des compétitions sont présentes. Un exemple dans les autorités « sunnites » serait les tensions entre la vision wahhabite (Arabie Saoudite) de l’islam politique et donc religieuse puisque les deux sont reliés, et la vision frèriste (l’Egypte par exemple). Lors du coup d’Etat militaire sous la présidence de Mohamed Morsi, un soutien saoudien avait été implicitement effectué afin que cette tendance frères musulmans ne voit pas le jour en tant que dirigeant d’un gouvernement. Bien que cela ne soit pas évoqué comme tel, mais les différents dirigeants spirituels que connait le chiisme en Iran, en Irak ou encore au Liban expriment également une certaine différence d’agenda ou de vision politico-religieuse. Enfin, au-delà de ces identités religieuses, rappelons que ce qui fait loi pour chaque gouvernement ce sont avant tout les intérêts économiques, de pouvoir et que le prisme religieux n’est qu’un aspect qui ne définit pas forcément les décisions que ces gouvernements mettent en avant. Plusieurs exemples prouvent qu’il y a eu des partenariats entre des populations sunnites et des gouvernements chiites par exemple. Une solution serait-elle une laïcisation de ces gouvernements ? N’oublions pas que la laïcité en territoire à forte population musulmane est possible et a déjà fait ses preuves, notamment en Turquie. Notons également que si le gouvernement est laïcisé, il n’empêche que les turcs restent fort croyants t qu’il n’y a donc pas de sécularisation vers le bas. Cependant, cette manière de gérer la société reste une exception dans ce monde musulman.

Et après ?

Si les raisons des divisions entre les courants musulmans sont multiples mais nous ramènent tout de même à la mort du prophète Muhammad et si malgré tout, les bases de cette religion restent les mêmes (l’attestation de foi, la prière, le jeûne du mois de Ramadan, l’aumône et le pèlerinage à a Mekke), il existe tout de même des différences pratiques et idéologiques.

Des références textuelles différentes (exception faite du Coran)

Bien que d’anciens auteurs chiites aient pu remettre en question le corpus coranique, il s’avère qu’aujourd’hui et pour toujours la tendance chiite majoritaire, les duodécimains, le coran reste la révélation divine transmise au prophète Muhammad en l’an 610. Les références traditionnelles vont être différentes : Le livre des traditions d’Al Boukhari ou encore de Mouslim,  l’ouvrage de l’histoire de l’islam notamment de l’historien At-Tabari et bien d’autres références sunnites ne seront pas la source principale et même fiable pour les savants chiites. Ces derniers ont d’autres sources provenant selon eux, des Imams descendants de Muhammad, nous pouvons évoquer le Kafi d’al Kulayni, qui est l’équivalence de l’ouvrage du haditologue Al Boukhari (bien que le Kafi ne soit pas considéré comme une tradition sans faille et non critiquable),  le Nahj ul Balâgha dont l’auteur serait Ali ibn Abou Taleb lui-même, ou encore un ouvrage de prières le Mafâtih al Jinân de ‘Abbas Qummi.

Un rapport aux figures islamiques particulier

Si effectivement les figures islamiques comme le prophète Muhammad et sa famille sont respectées par tous, d’autres personnages de l’islam n’ont pas la même importance, c’est le cas de certains compagnons pour le courant chiite, qui ne reconnait notamment pas les trois premiers califes de l’islam à savoir : Abou Bakr, Omar ibn el Khattab et Othman ibn ‘Affan. Ces figures restent cependant importante pour la majorité des musulmans dans le monde, à savoir les sunnites. Ne pas reconnaître leur autorité ne signifie pas ignorer leur existence et leur influence au sein de la société musulmane mais il est certain que ces quelques figures avec d’autres ne sont pas vus d’un très bon œil et pour des justifications qui sont en lien direct avec la famille du prophète Muhammad.  En réalité, la posture chiite pourrait s’expliquer par l’allégeance à la famille du prophète, une fidélité rationnelle mais surtout émotionnelle. Il faut également retenir que si les Imams et autres figures importantes chez les chiites sont décédés (à l’exception du dernier Imam qui reste occulté), leur présence spirituelle reste permanente.

Des pratiques plus organisées : l’acte d’invocation

Si les pratiques cultuels sont extrêmement similaires aux sunnites, les chiites ont quelques pratiques quotidiennes différentes mais non obligatoire tout de même, c’est ce que l’on appelle la prière des demandes (du’â).A partir d’un ouvrage compilé par un haditologue iranien, ‘Abbas Qummi, et intitulé Les clés du Paradis (le Mafätih al-Jinân), il contient une série de prières hebdomadaires, journalières et mêmes mensuelles provenant tous, de la famille du prophète Muhammad, de sa fille Fatima, de son épouse, Khadija,  et de lui-même principalement. Ainsi, au sein des centres et mosquées chiites, il a été organisé en fin de journée ou en soirée, un moment où l’imam et les croyants lisent ces prières en fonction du moment où il est opportun de les réciter. Un exemple concret est l’invocation de Kumayl, compagnon de l’Imam ‘Ali ibn Abou Taleb, et qui se récite tout les jeudis au sein de ces lieux religieux ou chez soi à domicile. Il est d’ailleurs possible d’obtenir une lecture par différentes récitateurs à partir d’internet et de Youtube par exemple. Cet ouvrage en arabe est également disponible en différentes langues et en phonétiques. L’ouvrage est disponible en français également. Le contenu des textes sont différents mais sont clairement des rapports entre le croyant chiite, les Imams et  Dieu. Pour la prière de Kumayl, il s’agit uniquement  d’un rapport entre le croyant et Dieu. Cependant, grâce à mes observations participantes, il est naturel pour les croyants chiites de commencer la prière par une formulation particulière : celle de prier sur Muhammad et sa famille (Allahuma Salli ‘ala Muhammad wa ali Muhammad). Mais aussi de terminer par une formulation provenant d’une autre invocation (la prière Al Faraj) et qui demande à Dieu la venue du dernier Imam, le Mahdi.

Ces récitations formulées par le croyant vivant à un Dieu qui ne meurt pas et à des Imams qui  sont d’une certaine manière à l’écoute et présent, permettent d’alimenter une spiritualité qui perdure dans le temps. Enfin,  il est intéressant d’observer certains de ces textes s’adressant tant à des Imams « hommes » (majoritaires) qu’à celle qui incorpore ces Imams, Fatima, la fille du prophète Muhammad (voir pour cela le texte de l’intercession, la lecture étant réalisée tout les mardis). Des textes sont également récités lors de mois importants comme le mois du Ramadan ou encore le matin, le midi ou le soir. Plusieurs commémorations au sein de ces centres et mosquées chiites ont pour but de se rappeler dans le cadre de la date de naissance ou de décès, les membres de cette famille prophétique par le biais de sermon, de prières mais aussi par le partage d’un repas. Une de ces commémorations qui est connue par le biais de certaines images violentes où l’on observe des croyants chiites se flageller à sang rappelle la mort du petit fils du prophète Muhammad, Hussein ibn Ali. Ces traditions qui proviennent principalement d’Irak et du Pakistan sont pratiquées différemment dans ces rassemblements : les gestes sont plus symboliques pour la plupart de ces rencontres et tendent plus vers un battement de cœur par les personnes présentes. Cependant, puisque cette pratique est traditionnelle, tous les citoyens d’obédience chiite ne se retrouvent pas forcément face à cette pratique.

Des visites dans des lieux saints

Une pratique qui s’effectue également au sein de la communauté chiite de Bruxelles est celle de visiter les lieux saints des Imams.  Pour se faire, des voyages dans les pays en question sont organisés afin d’effectuer ces visites : en Iran par exemple, il existe deux lieux principaux, à Machhad mais aussi à Qom et où un Imam, le huitième, l’Imam Reda se trouve ainsi que sa sœur.  En Irak également, lors de période importante, comme celle de l’Achoura qui commémore le sacrifice de l’Imam Hussein et où sont mausolée se situe (à Karbala). La ville de Najaf, toujours en Irak rencontre également des pèlerins, pour son mausolée du successeur légitime selon la croyance chiite, à savoir Ali. Il est à noter que les chiites se rendent également en Arabie Saoudite afin d’effectuer leur pèlerinage à la Mekke mais vont également rendre visite à Médine, à la mosquée du prophète Muhammad. Plusieurs textes que l’on nomme « ziarât » (visites) sont disponibles pour les pèlerins afin de s’adresser directement aux Imams en question. Il est possible de les réciter de là où le pèlerin se trouve car la relation avec les Imams ne se limitent pas à l’endroit où leur corps est enterré.

 
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Que conclure ?

Ce que nous pouvons retenir c’est que dès le début de l’islam, la distinction entre la religion et le politique n’est pas clair, bien au contraire, ils semblent être indissolublement liés. Cette difficulté à la base explique pourquoi d’une part, beaucoup de pays à forte population musulmane imposent à ses populations des lois dites « islamiques » et sujettes à interprétations et qu’il y ait d’autre part, présence du religieux dans les affaires de l’Etat. La difficulté se retrouve également dans la posture que le croyant aura en s’identifiant par le biais de sa spiritualité à des gouvernements qui auraient cette identité commune ou pas et ce, malgré que ces gouvernement n’aient en réalité qu’une vision interprétative de l’islam. Ces mêmes gouvernements par le biais de cette religion se permettront de fixer des règles au nom du divin et qui augmentera la difficulté de se remettre en question ou de se réformer tout simplement. Malgré le respect et le vivre ensemble qui existe au sein des différents courants musulmans et notamment au sein des différentes écoles juridiques ou même à l’intérieur des mouvements spirituels comme le soufisme, le fait de s’identifier à un pays ou le fait que la religion soit politiser par beaucoup, peut créer des tensions et des incompréhensions à l’intérieur de cette diversité musulmane. Ainsi, les décisions du haut et plus souvent politique que religieux dans ces pays, vont influencer les relations qu’il y a en bas et la fragile cohésion sociale des citoyens. La Syrie a été l’élément cruciale qui alimenta aujourd’hui les tensions entre chiites et sunnites et notamment à cause du lien qui persiste entre religion et politique. Une situation qui vous le concèderez, est fortement problématique.

BEN AISSA Ikram

Ecrivaine

[1] Concerne les chiites duodécimains, il s’agit d’une tutelle que l’autorité religieuse en Iran conserve jusqu’au retour de dernier Imam occulté, le Mehdi.

[2] Nous pouvons évoquer l’exemple de la dynastie Ommeyyade, sunnite et la dynastie Fatimide (10e s.),chiite.