18/10/2016

Les Syriens, victimes de l’immobilisme Occidental

Par Chloé de Radzitzky.

Tous les jours, de désastreuses nouvelles en provenance de la Syrie, et particulièrement de la ville d’Alep, inondent les  journaux. La deuxième ville syrienne est aujourd’hui non seulement proie à des confrontations entre le régime syrien et les rebelles, mais aussi le théâtre de confrontations entre grandes puissance. Le mois de septembre  marquait à lui seul l’anniversaire  de l’intervention russe en Syrie ainsi que l’échec du cessez-le feu. La guerre en Syrie représente aujourd’hui la deuxième plus grande catastrophe humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale. Et pourtant, rien ne semble pouvoir être décidé en ce qui concerne le futur du pays. Après l’échec du cessez-le feu[1], la Russie a rejeté le projet de résolution portée par la France et l’Espagne au conseil de sécurité, rendant la perspective d’une solution diplomatique de plus en plus compliquée.  Ces événements ne sont pas sans rappeler la Guerre Froide au court de laquelle les conflits au Moyen-Orient devenaient le terrain de confrontation entre les USA et de l’URSS.

 

Comme expliqué ci-dessus, le conflit syrien n’est pas uniquement influencé par des dynamiques régionales et locales. Les politiques russes et américains ont un impact majeur sur le conflit, et ceux-ci peinent à s’accorder sur la manière de gérer la situation. Alors que les Etats-Unis et ses alliés insistent sur l’impossibilité de garder Assad lors du processus transitionnel, la Russie et l’Iran demeurent intransigeants sur la question. Ce désaccord bloque toutes tentatives visant à régler la situation humanitaire. En effet, la Russie refuse de stopper ses bombardements aériens, empêchant les convois humanitaires d’accéder à Alep.

 

La Russie justifie ses frappes par une guerre contre le terrorisme. Les causes profondes de son soutien à Assad sont néanmoins beaucoup plus réalistes, touchant aux intérêts mêmes du pays. Tout d’abord, le régime de Damas est un client important de l’industrie militaire russe. Dans un contexte où l’économie du pays est au plus bas, perdre ce client et le voir incapable de rembourser ses dettes est inadmissible. Ensuite, le régime Baasiste est depuis longtemps un allié de la Russie au Moyen-Orient[2]. Finalement, une dernière raison pour Poutine de défendre Assad est qu’avec le maintenant des bombardements, il montre les muscles en mettant en évidence la faiblesse occidentale dans la gestion du conflit. Ces attaques aériennes aggravent d’ailleurs le nombre de réfugiés se dirigeant vers l’Europe, cheval de bataille de l’extrême droite européenne[3].

 

Avec tous ces éléments, le monde s’attend à ce que l’Occident, et tout particulièrement les Etats-Unis, réagisse pour non seulement stopper la Russie, mais aussi pour protéger ses idéaux. Pourtant, les hommes politiques américains et européens sont particulièrement lents et réticents à la mise en place de solutions. Cette faiblesse trouve son origine dans différents éléments. Tout d’abord la campagne du premier mandat d’Obama était basée sur le retrait des troupes américaines d’Irak[4] ; et le public américain n’est pas particulièrement disposé à ce que le pays ré-envoie des troupes dans la région. L’administration Obama a aussi toujours trouvé que les Etats-Unis étaient trop investis au Moyen-Orient. Tous ces éléments ont réduit les moyens de pression pour faire en sorte que le régime de Damas et que les Russes se plient aux lois internationales (par exemple punissant l’utilisation d’armes chimiques à l’encontre de ses citoyens, le bombardement des hôpitaux et convois humanitaires, ainsi que le non-respect du cessez-le feu). En quittant le Moyen-Orient, les Américains ont laissé un vide désormais occupé par les Russes.

 

En ce qui concerne l’Europe elle a, tout comme son allié Américain, été trop lente dans sa gestion de la crise. C’est malheureusement, comme le disait justement l’ancien ministre espagnol Miguel Angel Moratinos en 2015, une tendance depuis la gestion de la crise financière grecque[5]. Les États membres peinent à s’accorder sur une ligne de conduite, spécialement en ce qui concerne la crise migratoire.

 

Mais alors quelle solution pour Alep ? Les Occidentaux vont-ils continuer à autoriser les Russes à violer le droit international ? Si certains membres de l’administration américaine poussent pour des interventions armées ciblées[6], le risque est grand qu’une telle solution mène à une confrontation directe entre les Russes et les Américains ; et si cette solution semble loin d’être la plus optimale, la solution diplomatique semble également être une option de plus en plus lointaine. En effet, avec Washington et Moscou qui ne se parlent plus ajouté à un énième échec de l’ONU, les perspectives de solutions diplomatiques sont très minces.

 

Les alternatives proposées comportent toutes des inconvénients qui rendent les délicates toute décision prise par les occidentaux. Il est pourtant impératif d’agir alors que la situation humanitaire se dégrade de jour en jour. Plusieurs personnes ont suggéré la création de zones d’exclusion aérienne. Si l’idée est bonne et a fonctionné dans le cas de l’Irak lors de la première guerre du Golfe, la situation syrienne est bien différente[7]. En effet, Saddam Hussein ne disposait pas d’un allié aussi puissant que la Russie et était relativement isolé au niveau de la sphère internationale. La mise en place de zones d’exclusion aérienne dans une région ou les russes occupent l’espace aérien crée un risque de confrontation directe entre les deux superpuissances[8].

 

Une alternative explorée en ce moment même serait la mise en place de nouvelles sanctions à l’égard de la Russie[9]. En effet certains pays européens poussent aujourd’hui pour l’imposition de sanctions sur les visas ou encore le gaz. Cette solution comporte néanmoins des risques étant donné que, en admettant que l’Europe fasse un embargo sur le gaz russe, elle réussirait à mettre le géant à genoux tout en courant à sa propre perte. De plus, cela risque également de renforcer le sentiment anti-occidental en Russie[10].

 

Les élections américaines changeront peut être la donne, pour peu que la ville d’Alep ne soit pas rasée d’ici là. Laisser libre cours aux volontés de Poutine ne semble en aucun cas être la solution ; et l’Europe doit être consciente que la crise syrienne l’affectera que la situation reste inchangée ou non. Si aucune solution n’est sans risque, la crise syrienne ne peut demeurer inchangée. Malheureusement jusqu’à présent, l’Occident n’a pas semblé vouloir se munir de moyens de pression susceptibles d’influencer le président russe. Face à une Amérique frileuse au Moyen-Orient et en campagne électorale, il est temps que les Européens prennent leurs responsabilités

Sources

[1] Bremmer, I., 2016, « US has a weak hand in Syria », The Time, Consulté le 14/10/2016 sur http://time.com/4512785/us-has-weak-hand-syria-russia-knows-it/

[2] le pays y possède une base navale importante

[3] Garfinkel, A., 2005, « PUTIN, OBAMA, AND THE MIDDLE EAST », Foreign Policy Research Institute, Consulté sur: http://www.fpri.org/docs/garfinkle_-_putin_obama_and_the_me.pdf

[4]  Paris, G., 2016, « La politique syrienne de Barack Obama contestée », Le Monde, consulté le 14/10/2016  sur http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2016/06/20/la-politique-syrienne-de-barack-obama-contestee_4954062_3222.html

[5] Moritanos, M., 2015, « Guerre en Syrie, réfugiés… Et l’Europe ne fait rien ? Elle a perdu son coeur et son âme », l’Obs, consulté le 14/10/2016 sur http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1435176-guerre-en-syrie-refugies-et-l-europe-ne-fait-rien-elle-a-perdu-son-coeur-et-son-ame.html

[6] Miller, D., 2016, « A Striking Protest of Obama’s Syria Policy–and Why It Won’t Change Anything », The Washington Post, consulté le 14/10/2016 sur http://blogs.wsj.com/washwire/2016/06/17/a-striking-protest-of-obamas-syria-policy-and-why-it-wont-change-anything/

[7] Steele, J., 2016, « A no-fly zone for Aleppo risks a war that could engulf us all », The Guardian, consulté le 14/10/2016 sur https://www.theguardian.com/commentisfree/2016/oct/12/no-fly-zone-aleppo-war-russia-syria

[8] Steele, J., 2016, « A no-fly zone for Aleppo risks a war that could engulf us all », The Guardian, consulté le 14/10/2016 sur https://www.theguardian.com/commentisfree/2016/oct/12/no-fly-zone-aleppo-war-russia-syria

[9] « De nouvelles sanctions envisagée par les Occidentaux contre Russie et Syrie », Euronews,Consulté le 16/10/16 sur http://fr.euronews.com/2016/10/16/de-nouvelles-sanctions-envisagees-par-les-occidentaux-contre-russie-et-syrie

[10] Massiot, A., 2016, « Bombardements sur Alep : des crimes pour quels châtiments ? », Libération, Consulté le 16/10/2016 sur  http://www.liberation.fr/planete/2016/10/10/bombardements-sur-alep-des-crimes-pour-quels-chatiments_1521060