07/11/2016

Les rapports du Ministre de Belgique au Liban, Geoffroy d’Aspremont Lynden sur la question du partage de la Palestine en 1947 et leur influence sur les positions du gouvernement belge.

Par Geoffroy d’Aspremont Lynden, son petit-fils et directeur de l’institut Européen de Recherche sur la coopération Méditerranéenne et Euro-Arabe (Institut MEDEA)

 

L’année prochaine marquera le 70ème anniversaire de la création de l’état hébreu et pour les Palestiniens, de la « Nakba », La « Catastophe » qui  chassa une grande partie d’entre eux de chez eux et en fit des réfugiés. La guerre sanglante menée par l’état hébreu menée en 2014 contre la Bande de Gaza contrôlée par le Hamas nous rappelle que cette question Israélo-Palestinienne fait tristement et régulièrement la une de l’actualité, qu’elle empoisonne les relations euro-arabes, empêche toute construction d’un espace euro-méditerranéen plus ouvert, plus prospère et qu’elle nourrit les discours de haine et d’exclusion.

Geoffroy d’Aspremont Lynden (Bruxelles 1904, + Natoye 1979), diplomate puis ambassadeur belge de 1930 à 1962, fut l’un des spectateurs les mieux avertis du déclenchement de ce conflit Israélo-palestinien qui n’en finit plus de faire couler du sang, en tant que ministre plénipotentiaire de Belgique à Beyrouth, accrédité à Damas de 1947 à 1952, et Consul Général à Jérusalem de 1947 à 1948. Sa vision et donc ses rapports permettent de nous remémorer le contexte dans lequel s’est déclenché ce conflit pour l’appréhender autrement que par les émotions que génèrent les images et les discours partisans que nous voyons et entendons tous les jours.

Petit rappel contextuel : Au sortir de la deuxième guerre mondiale, Les britanniques informent les Nations-Unies qu’ils vont leur remettre le mandat qu’ils détiennent sur la Palestine depuis la fin du premier conflit mondial, ne parvenant plus à faire face à l’immigration massive de juifs provenant d’Europe – qu’ils ont pourtant encouragée avant-guerre pour contenir les revendications arabes et protéger leurs intérêts –  et les problèmes que cela crée vis-à-vis de la population arabe vivant en Palestine.

Les Nations Unies mettent sur pied en 1947 une commission, l’UNSCOP (United Nations Special Committee On Palestine[1]), chargée d’étudier les causes du conflit en Palestine  à cette époque entre les populations arabes et juives et d’y apporter une solution. Geoffroy d’Aspremont Lynden, qui vient seulement d’arriver en poste à Beyrouth, grâce à ses rencontres et ses contacts avec les différents décideurs politiques à Beyrouth, Damas et Jérusalem, informera le ministre des Affaires Étrangères Paul-Henri Spaak de l’évolution de la situation en Palestine et son sentiment quant aux propositions faites par l’UNSCOP.

Par exemple, dans un rapport du 28 juillet 1947, il indique que les Libanais sont conscients que le sentiment général de la délégation de l’UNSCOP qui visite à cette période la région est anti-arabe – et surtout pro-sioniste suite aux événements de la seconde guerre mondiale – et que ceux-ci espèrent que leur visite au pays du Cèdre leur fera changer d’avis.

Monsieur Frangié[2] m’a dit que la Commission était arrivé en Orient avec un parti-pris anti-arabe extrêmement vif, Cela ne m’a guère étonné, les Arabes font beaucoup moins de propagande que les Juifs, passés maîtres dans cet exercice : leur dialectique est moins agile que celles des fils d’Israël. Par simplisme ou par orgueil, ils accumulent les fautes psychologiques (…). Mr Frangié croit que la visite au Liban a fait tomber chez certains commissaires chez les Américains du Sud notamment pas mal de préjugés. (…) L’un deux, en répondant textuellement à la question d’un journaliste : «  Je ne puis vous dissimuler mon admiration et mon étonnement pour tout ce que je vois dans votre pays car je n’imaginais pas l’arabe autrement que monté sur un âne suivi par sa femme à pied dans la poussière ». Et Geoffroy d’Aspremont de rajouter dans son rapport : Heureusement que ce commissaire n’a pas poussé plus loin son enquête sur l’Orient car dans l’intérieur du pays il vu maint spectacle qui l’aurait confirmé dans son idée première. En Bref les gouvernements arabes, sans se faire trop d’illusions se flattent que la venue de l’UNSCOP au Liban aura moins pour effet d’éviter que le rapport de la commission soit « massivement anti-arabe » pour reprendre l’expression même de Monsieur Frangié.

Geoffroy d’Aspremont  sentait bien que les arabes partaient perdant dans cette histoire. Il faut dire que les Palestiniens, via le Haut Comité arabe[3], ne collaborèrent pas avec l’UNSCOP, se privant donc de la capacité d’exprimer le point de vue arabe contre la partition, qui privilégiera finalement le point de vue juif de partition de la Palestine.

Le rapport de l’UNSCOP préconisera en effet, outre quelques principes tels que la fin du mandat, l’indépendance d’un territoire, un statut spécial pour les lieux saints, deux orientations concernant le statut futur de la Palestine. Soit un partage en deux états avec union économique et statut spécial pour Jérusalem, soit un état fédéral comprenant un état arabe et un état juif. De nouveau, le haut comité arabe refusera les deux propositions alors que les autorités sionistes acceptent que la solution de partition serve de base de discussion.

L’Assemblée Générale des Nations Unies vota pour une proposition en faveur du plan de partage le 25 novembre 1947 par 25 voix pour (dont les pays du bloc de l’Est, les Etats du continent américain et quelques européens), 13 contre (les états arabes, musulmans, Cuba, Siam, Inde) et 17 abstentions (dont la Belgique, la France, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne) et 2 absents.

Ce sont bien les rapports de Geoffroy d’Aspremont, tel son télégramme du 20 octobre 1947 ou son rapport daté du 8 novembre 1947 qui influencèrent l’abstention du gouvernement belge lors du premier vote du 25 novembre. On peut y lire notamment :

Très urgent et secret- Dès mon débarquement Mr Riad Sohl, président du Conseil libanais m’a fait venir pour me prier d’intervenir très instamment auprès de vous afin que délégation belge ne vote pas projet de partage Palestine préconisé par commission de l’UNSCOP. J’ai trouvé Président du Conseil très angoissé. Il est convaincu que le vote du partage aurait pour effet de déclencher hostilités pour lesquelles tout est prêt tant du côté arabe que du côté sioniste. Je vous ai déjà fait part de cette appréhension que je partage entièrement, au cours de la visite que je vous ai faite à Bruxelles avant votre départ pour l’ONU. (…) Mr Riad Sohl m’a donné à entendre que vraisemblablement les États arabes se résigneraient à la constitution d’un état palestinien de forme fédérale ou décentralisée à condition toutefois que l’immigration qui tend à changer la majorité ethnique du pays soit absolument arrêtée. Cette solution fédérale par ailleurs me paraît être la seule susceptible de sauver les colonies sionistes de Palestine qui en cas de partage succomberont infailliblement sous les coups de la guerilla arabe.

Le 8 novembre, il précise : Les arabes sont convaincus de l’impérialisme foncier des Sionistes. Ils sont persuadés qu’un état juif gonflé par une immigration massive, fort d’une population intelligente, active et animée par une fois mystique, soutenu de plus par les puissants moyens financiers qui lui viendront du monde entier, cherchera fatalement à déborder des frontières qu’on lui assignera.

Le résultat du vote, bien que favorable au plan de partage, ne fut cependant pas suffisant car une majorité des 2/3 était nécessaire. De grandes pressions, principalement américaine, furent exercée sur les pays s’étant abstenu pour qu’un deuxième vote qui se tint le 29 novembre, s’avère positif à une voix près (33 votes pour, 13 contre et 10 abstentions). Les jours suivants le vote, les rues arabes s’embrasent, tout comme les consulats et ambassades des pays européens de Damas, tel que reporté par Geoffroy dans un rapport à Spaak du 2 décembre 1947.

Dans un rapport du 22 décembre 1947, Il indique à Spaak que « je me suis attaché à démontrer au Président de la république libanaise que le vote de la Belgique ne pouvait nullement être considéré comme un geste inamical envers le monde arabe, que la Belgique qui n’avait aucun intérêt direct dans l’affaire avait cherché des solutions de compromis, qu’à la fin elle ne s’était rallié au vote de partage qu’à contre cœur par défaut d’existence d’une autre solution ayant des chances d’être admise par la majorité. »

Pourtant, dans une interview réalisée par Anne-Catherine del Marmol à la fin des années 70, Geoffroy d’Aspremont indique que c’est la pression américaine qui a fait changer d’avis le gouvernement belge, car, selon ses dires, aucun président américain ne peut être élu s’il a la communauté juive américaine contre lui. Et, si la Belgique, ou tout autre pays qui s’était abstenu lors du premier vote, avait voté non au lieu de oui, la majorité des 2/3 n’aurait pas été atteinte et la création de l’état d’Israël aurait été compromise du point de vue du droit international.

Geoffroy d’Aspremont semblait convaincu, comme le ministre libanais Frangié, que l’établissement d’un état juif en Palestine provoquerait des conflits interminables, il pensait surtout qu’un telle établissement provoquerait une première guerre qui serait perdue par les juifs, encore trop peu nombreux en 1947. Si il avait raison sur son premier point, c’est bien parce qu’il avait tort sur le second. Les milices juives transformée en une armée remportèrent la guerre et envahirent une partie des terres dévolues aux Palestiniens à la fin des années 40, dont ils provoquèrent l’exode, puis le reste de la Palestine plateau du Golan et la péninsule du Sanaï) en 1967. Le conflit avec les nations arabes allaient continuer avec l’invasion du Sud Liban de 1982 à 1999.

Si Geoffroy d’Aspremont semblait préconiser la thèse, sans doute chimérique, d’un état fédéral ou cantonal, il avait raison de prédire une volonté délibérée des sionistes de continuer leur expansion territoriale au détriment des populations arabes, engendrant un conflit dont l’issue paraît tellement lointaine aujourd’hui.

Il est intéressant de constater que la grande majorité des états occidentaux ont voté – sous la pression américaine –  en faveur d’un plan de partage prévoyant la partition de la Palestine en 2 états, l’un juif et l’autre arabe en 1947, qui sont ceux qui refusent aujourd’hui la reconnaissance d’un état palestinien sur la Cisjordanie et la Bande Gaza.  Ils n’ont jamais fait pression réellement sur l’état hébreu – alors qu’ils en ont les moyens – pour qu’il renonce à ses conquêtes militaires de 1967, à l’annexion et à la colonisation de certains de ces territoires conquis[4].

Donc, en l’absence de réelle pression sur l’état d’Israël, voire de moyens coercitifs, pour que cessent ces violations flagrantes du droit international et par là l’injustice faite au peuple palestinien, à qui la communauté internationale a privé d’une partie de son territoire au profit des sionistes en 1947 qui à l’heure tour lui ont volé ce qui lui restait en 1967, le conflit durera encore des décennies, et nous devrons en supporter toutes les conséquences.

Car toute solution au conflit ne pourra passer que par la reconnaissance d’un état palestinien plein et entier dans ses droits, ses devoirs et sa souveraineté, dans des frontières viables, rendant ainsi au peuple palestinien la dignité dont il est privé depuis 1947. Une telle issue priverait les fondamentalistes et autres agitateurs d’arguments pour propager leur haine, et ouvrirait des nouvelles possibilités de coopérations renforcées entre l’Union Européenne et les pays arabes. Geoffroy d’Aspremont avait compris que l’établissement d’un état juif en Palestine, comme recommandé par le rapport de l’UNSCOP, créerait une situation conflictuelle persistante au Proche-Orient. Sa vision éclairée n’a malheureusement pas fait le poids face aux pressions américaines. Quant à la solution qu’il préconisait, elle était louable mais impossible à mettre en œuvre tant chaque camp était déterminé à imposer ces vues.

Aujourd’hui, après près de 70 ans de conflit, la solution de deux états semble la seule possible. Malheureusement, sans action forte de la communauté internationale, et de l’Union Européenne et des Etats Unis en particulier, il est vain d’espérer qu’elle sera mise en œuvre par les Israéliens et les Palestiniens.

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[1] La Commission était initialement composée de 11 pays : Australie, Canada, Guatemala, Inde, Iran, Pays-Bas, Pérou, Suède, Tchécoslovaquie, Uruguay, Yougoslavie. Dans un souci de neutralité, aucune des grandes puissances de l’époque ne fut représentée.

[2] Hamid Frangié, Ministre des Affaires Étrangères libanais à divers reprises dans les années 40 et 50, frère du futur président Soleimane Frangié

[3] Le Haut Comité arabe était l’organe politique central de la communauté arabe de Palestine

[4] On estime aujourd’hui à plus de 650000 le nombre de colons israéliens dans les territoires occupés/annexés, avec une augmentation de près de 15000 unités par an. Source : http://www.theguardian.com/world/2012/jul/26/jewish-population-west-bank-up