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Se raser, c'est la liberté !

Milliyet (Istanbul), 15 november 2001
Can Dündar

Les images en provenance de Kaboul montrant la ferveur de ceux qui enfin libérés de la folie des talibans peuvent à nouveau écouter de la musique, étaient extraordinaires. Que dire de ces Afghans se précipitant chez les barbiers pour faire couper leurs barbes? Si j'étais président de l'Association des coiffeurs, je ferais une grande affiche avec une photo immortalisant ce moment et j'écrirais en dessous : "Se raser, c'est la liberté !".

En 1910, le Parlement ottoman a connu des discussions sur ce sujet au moment de l'adoption d'une loi concernant la carte d'identité ottomane. Cette loi exigeait que soit mentionnée sur la carte d'identité la couleur de la barbe. Certains députés ottomans ont alors estimé que cette mention était inutile puisqu'il était toujours possible de se raser la barbe. Là dessus, le député d'Amasya, Fazil Arif Efendi, se leva pour déclarer sévèrement: "Un vrai patriote ne rase jamais sa barbe. Ceux qui coupent leurs moustaches et leurs barbes ne sont que de vulgaires imposteurs !"

Toujours à l'époque ottomane, Shinasi, qui peut être considéré comme le premier journaliste moderne de la Turquie, a été licencié parce qu'il avait coupé sa barbe.

A une époque beaucoup plus récente, le Conseil supérieur de l'enseignement a publié un code de conduite vestimentaire interdisant le port de la barbe dans les universités. Cette interdiction concerne tout autant les étudiants que les chargés de cours et professeurs. Le message délivré aux académiciens a donc été le suivant : "Ou bien tu vas chez le coiffeur, ou bien tu es mis dehors !" Ceux qui ont refusé d'aller se faire raser ont alors été jeté de l'Université. A l'époque, j'avais un professeur qui avait refusé de se raser la barbe. Il m'en avait expliqué la raison : "J'ai calculé le temps que je perdais à me couper la barbe. Cela fait trois cent minutes par mois, donc trois milles six cents minutes par an. Sur ce temps-là moi, je traduis un livre." Je me rappelle de cette époque lorsque nous souhaitions bonne chance à nos professeurs qui refusant ce code de conduite et défendant la liberté de pensée étaient forcés de quitter une Université qui m'apparaissait à ce moment là comme l'équivalent en terme de mentalité du "quartier-général des talibans".

Ce que nous devons comprendre en tant que fils d'un pays dont le siècle a commencé avec l' "obligation de la barbe" pour s'achever avec l' "interdiction de la barbe", c'est que si nous croyons au principe de la liberté de pouvoir couper sa barbe, et bien, de la même façon, nous devons défendre l'idée de pouvoir la laisser pousser librement. L'alternative à l'intolérance ne doit pas être une nouvelle forme d'intolérance. En effet, la barbe, c'est quelque chose de personnel qui doit demeurer en dehors du champs d'intérêt de l'Etat. Si nous sommes opposés à la mentalité talibane, alors nous devons lutter contre la mentalité militariste qui coupent les barbes aux portes des universités. La nouvelle ère qui se présente à nous ne doit pas permettre que la barbe devienne l'enjeu de l'autoritarisme taliban ou des interdits de caserne.

Traduit du turc par P. Vanrie

* Cet article est inclu dans le Dossier Spécial MEDEA Num. 6:
Turquie : un modèle démocrate-musulman?

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