Eau au Moyen-Orient: enjeux et stratégies

Les divers conflits du Moyen-Orient sont sous-tendus et parfois exacerbés par un enjeu vital dans cette région aride: l’eau.

Tous les pays arabes de la région sont confrontés à une pénurie qui est en passe de devenir extrêmement grave sous l’effet de trois facteurs: le taux de croissance démographique combiné à une forte urbanisation, la mise en oeuvre d’ambitieux projets de développement agricole nécessitant une importante irrigation et enfin la dégradation des ressources existantes (salinisation des nappes phréatiques, par exemple).

Le contrôle des ressources en eau est donc une nécessité vitale pour ces Etats et les a conduits à élaborer des stratégies visant à s’approprier les grands réservoirs d’eau au dépens de leur(s) voisin(s). Cette raréfaction de l’eau et ses enjeux imposent une relecture des conflits de la région, notamment entre Israël et les Etats arabes.

Partant du nord de la zone moyen-orientale pour descendre jusqu’à l’Afrique orientale, citons:

  • la dispute Irak/Syrie/Turquie à propos de l’Euphrate et, dans une moindre mesure, du Tigre;
  • le détournement par Israël depuis 1982, sur le territoire libanais, des eaux du Litani;
  • le litige entre Israël, la Syrie et la Jordanie à propos du Jourdain et de son principal affluent, le Yarmouk;
  • l’enjeu du partage des nappes aquifères palestiniennes entre Israël et les Territoires palestiniens;
  • la tension constante entre pays riverains du Nil, particulièrement l’Egypte, le Soudan et l’Ethiopie.

Les deux régions les plus sensibles actuellement sont le bassin du Jourdain et la vallée de l’Euphrate.

Dans le premier cas, Israël dont les premiers colons sont originaires d’Europe Centrale, beaucoup plus humide, a développé depuis sa création en 1948 un type de société utilisant largement les ressources en eau: Israël utilise 540 m³ d’eau par habitant, soit cinq fois plus que ses voisins. 75 % de cette eau est utilisée par le secteur agricole. Pour satisfaire ces besoins, Israël s’est d’abord tourné vers le Jourdain, construisant une conduite amenant l’eau du fleuve jusqu’au nord du Negev. Un programme plus ambitieux aurait du de fait détourner l’essentiel des eaux du fleuve au seul profit d’Israël, mais les pressions exercées par les Etats-Unis en 1953 y ont mis un point d’arrêt. La tension persistera cependant jusqu’à l’éclatement de la Guerre des Six Jours en juin 1967 laquelle mettra un terme aux projets hydrauliques des Etats arabes et permettra à Israël d’établir son contrôle sur les principales sources du Jourdain.

Depuis 1967, Israël a élaboraré une législation rigoureuse limitant le droit des populations arabes (Druzes du Golan et Palestiniens de la Rive Occidentale) d’utiliser l’eau des Territoires Occupés (interdiction de creuser des puits, quotas). Depuis 1967 l’eau y est d’ailleurs déclarée « ressource stratégique sous contrôle militaire ».

Israël exploitant déjà aujourd’hui environ 98% des ressources en eau sous son contrôle, il sera obligé à terme d’opérer un choix : soit détourner une partie du volume destiné à l’agriculture vers des fins domestiques, soit optimaliser les ressources existantes mais à un coût forcément très élevé, soit s’emparer de nouvelles ressources au dépens des pays voisins, notamment du Liban et de la Jordanie, au risque de provoquer une nouvelle guerre.

Le partage des eaux de l’Euphrate et, dans une moindre mesure, de celles du Tigre, est aussi source de tensions importantes entre la Turquie, qui les avaient peu utilisées jusqu’à présent, et ses voisins arabes, la Syrie qui a des projets d’irrigations importants, et l’Irak, utilisateur traditionnel des deux fleuves.

Le gouvernement d’Ankara a lancé à l’hiver 1991, après la guerre du Golfe, un projet d' »aqueduc de la paix » qui prévoirrait, à partir de deux rivières se jettant en Méditerranée au sud de la Turquie, la construction de deux pipe-lines, l’un traversant la Syrie, la Jordanie et l’Arabie Saoudite, l’autre devant fournir l’eau aux autres états du Golfe en desservant d’abord le Koweit.

La Turquie envisage de pouvoir se faire payer en pétrole par certains pays, mais ce projet rencontre la réticence des pays du Golfe à se placer en situation de dépendance pour une ressource aussi stratégique. Ces pays n’oublient pas le sort réservé dans les dernières années aux divers oléoducs reliant l’Irak à la Méditerranée: durant la guerre Iran-Irak la Syrie a coupé l’alimentation de l’oléoduc amenant le pétrole irakien à Banyas et la Turquie a fermé en 1990 les deux nouveaux oléoducs amenant ce même pétrole à Dortyol.

Les divers projets – cet « aqueduc de la paix » proposé par la Turquie et l’idée d’un « canal de la paix » entre l’Egypte et Israël pour y amener l’eau du Nil – tendant à résoudre ce problème de la raréfaction des ressources hydrauliques dans ces différents pays prouvent combien cet élément naturel qu’est l’eau en a détrôné un autre, le pétrole, et combien cette pénurie croissante risque de provoquer une radicalisation des conflits existants et même d’en déclencher d’autres.