Kurdes

Les Kurdes, qui parlent une langue indo-européenne présentant des analogies avec le Farsi et vivent dans une région divisée entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, constituent une population culturellement distincte de leurs voisins Turcs, Persans et Arabes. Ils sont majoritairement musulmans sunnites, avec une minorité de chiites et de chrétiens de différents rites. Selon les sources, leur nombre varie de 12 à 25 millions. La Turquie et l’Iran sont, dans l’ordre, les pays qui ont la plus importante population kurde (respectivement de 12 à 15 millions et de 5 à 6 millions), suivis par l’Irak (4 à 5 millions) et la Syrie (800.000 à 1,5 million) et certaines républiques ex-soviétiques (comme l’Arménie qui compte environ 200.000 Kurdes). Les Kurdes constituent à ce jour le groupe ethnique le plus important privé de nation propre. Leur histoire récente a également provoqué une importante émigration vers l’Europe (825.000, dont 550.000 en Allemagne) et accessoirement l’ex-URSS (150.000), le Liban (80.000) et les Etats-Unis (10.000) (chiffres fournis par l’Institut Kurde, Paris).

Le nationalisme kurde est né au 19ème siècle et s’est notamment manifesté par plusieurs révoltes durement réprimées en 1879, 1886, 1889 et 1913. A la suite de la chute de l’Empire ottoman, le Traité de Sèvres (1920) permet de croire en l’édification d’un Etat kurde. La naissance de la Turquie nouvelle avec Mustapha Kemal et les appétits franco-britanniques grandissants – maintien de sphères d’influence, découverte de pétrole dans la région de Mossoul – en décident autrement. Ce qui a été décidé à Sèvres est rapidement dépassé en 1923 par le Traité de Lausanne qui fixe d’autres frontières à la Turquie, englobant une grande partie du Kurdistan. C’est en Turquie et en Irak que la rébellion kurde est actuellement la plus virulente.

En Turquie, les Kurdes font l’objet d’une assimilation poussée et ce souvent au prix de politiques d’interdictions, de déplacements forcés et de déstructuration de leur société alors que certains d’entre eux sont parvenus aux plus hautes fonctions de l’armée et du gouvernement. Suite aux élections de 1991, les Kurdes du Parti Populiste Social-Démocrate (SHP) ont cependant participé à la coalition au pouvoir. A l’heure actuelle, l’aile dure du nationalisme kurde en Turquie est incarnée par le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) – mouvement d’extrême gauche – en guerre ouverte avec Ankara de 1984 à août 1999. Les bases arrières du PKK sont localisées dans le Kurdistan irakien où l’armée turque fait de fréquentes incursions avec l’assentiment de Bagdad; une partie de sa direction étant quant à elle basée en Syrie jusqu’en octobre 1998. Depuis l’offre de cessez-le-feu unilatéral lancé depuis sa cellule par son chef Abdullah Ocalan après sa condamnation à mort par la Turquie, le PKK dit vouloir négocier une solution d’autonomie culturelle au sein de la république turque.

L’Irak, où une large frange de la population kurde est en semi-rebellion contre le pouvoir central, est le seul des pays concernés à avoir concédé une forme d’autonomie à sa minorité kurde, et ce depuis 1974. De ce fait, dans les gouvernorats d’Erbil, Sulemanyé et Dohok, le kurde est reconnu comme langue officielle et langue d’enseignement aux côtés de l’arabe, et y est utilisée par les médias. En Irak, les deux principales factions politico-militaires kurdes sont le Parti Démocratique du Kurdistan (PDK), dirigé par Massoud Barzani, et l’Union Patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani.

Les Kurdes irakiens se sont soulevés au début de 1991, encouragés notamment par les Etats-Unis, entraînant une répression immédiate de la part de l’armée gouvernementale. La Résolution 688 du Conseil de Sécurité (avril 1991) condamne cette répression et enjoint la communauté internationale d’organiser un secours humanitaire pour les populations kurdes déplacées (opération « Provide Comfort »). En outre, les alliés de l’OTAN, se basant sur la Résolution 678 (qui leur donne notamment la possibilité d’user de tous les moyens nécessaires pour restaurer la paix et la sécurité dans la région), décident d’instaurer en Irak, au nord du 36ème parallèle, une zone d’exclusion interdite à l’aviation irakienne.

Le vide laissé par le retrait des troupes irakiennes et l’échec des négociations sur le statut du Kurdistan aboutissent en mai 1992 à l’établissement d’un « gouvernement kurde » non-reconnu par Bagdad. Ne pouvant toutefois pas se mettre d’accord sur un système de partage du pouvoir, PDK et UPK se sont affrontés plusieurs fois depuis 1993. En septembre 1996, Saddam Hussein a lancé une vaste offensive de récupération du Kurdistan avec l’aide du PDK contre l’UPK.

Le 17 septembre 1998, les chefs du PDK et de l’UPK ont conclu à Washington, sous les auspices du Secrétaire d’Etat américain Madeleine Albright un nouvel accord de réconciliation qui a provoqué une vive tension entre Washington et Ankara. Les deux mouvements se sont néanmoins distanciés de la mise à disposition par les Etats-Unis de 97 millions de dollars en vue d’aider l’opposition irakienne à changer le régime en Iraq (« Iraki Liberation Act », septembre 1998). Le Vice-Premier ministre irakien Tarek Aziz a d’ailleurs pu sans encombre effectuer en février 1999 un aller-retour par voie terrestre entre Bagdad et Ankara … en plein pays kurde.

Le HCR (Haut Commissariat de la Croix Rouge) et l’OIM (Organisation Internationale des Migrations) ont mis en place depuis 1994 un programme de rapatriement des réfugiés kurdes irakiens souhaitant rentrer dans leur pays. Quelques 20.017 kurdes ont bénéficié de ce programme de 1994 à 1998.

Dans cette région, le jeu d’alliances est pour le moins complexe et mouvant. Noyés dans leurs rivalités claniques, politiques et idéologiques, les Kurdes recherchent des alliances conjoncturelles sans perspective à long-terme. Il y a par ailleurs une entente objective entre les Etats concernés qui refusent de voir émerger une quelconque entité kurde, ce qui ne les empêche pas d’utiliser les Kurdes sur l’échiquier régional pour affaiblir leur voisin (comme ce fut le cas, par exemple, durant la guerre Iran-Irak, lorsque l’Irak aidait le PDKI – Part Démocratique Kurde d’Iran -, alors que l’Iran poussait les groupes kurdes irakiens à la révolte).