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Chypre : le poids d’Ankara

Yeni Safak-Radikal-Milliyet (Istanbul)
18 décembre 2003

Le rôle de la Turquie dans le processus politique et diplomatique en cours dans la République turque de Chypre-Nord (RTCN) joue dans le rapport de force actuel entre les partisans du Plan Annan et les défenseurs du statu quo. Mais de quelle Turquie s’agit-il ? De l’appareil d’Etat civil et militaire, qualifié en Turquie d’« Etat profond », ou du gouvernement, pouvoir émanant directement des urnes ? Il semble que la question de Chypre soit devenu le lieu privilégié de l’affrontement entre ces deux tendances lourdes de la politique turque.

Ainsi, selon Ali Bayramoglu, du quotidien Yeni Safak, « même si la partie turque ne dispose pas pour l’instant de toutes les cartes à Chypre, le plus grand obstacle qui se dresse maintenant devant une solution à la question de Chypre se trouve du côté turc. Cet obstacle n’est autre que Rauf Denktash qui mène sa politique d’influence à Chypre comme bon lui semble grâce à la protection de la « Turquie officielle ». (…) Denktash tire ainsi sa force, non pas de Chypre même, mais bien de la Turquie, et en particulier de la bureaucratie civile et militaire ainsi que de toutes les franges opposées à toute solution de la question chypriote. »

« Le fossé entre le pouvoir émanant de l’appareil d’Etat et le pouvoir politique, les rapports de force et les affrontements entre ces deux pouvoirs, la position autoritaire et favorable au statu quo de l’appareil d’Etat, pèsent lourdement sur la question de Chypre et de la candidature à l’Union européenne. »

« D’ailleurs », écrit Ahmet Insel dans Radikal, « dès lors que les partis politiques en Turquie, de même que la société turque, ont toujours admis que la question de Chypre relevait de l’intérêt exclusif et privé de l’Etat, ils n’ont jamais tenté de développer une approche politique autonome de la question pas plus qu’ils n’ont effectué de vrai travail d’information sur cette problématique »

Le recul électoral annoncé des partis de la coalition proches de Rauf Denktash pouvait toutefois laisser penser que le président de la RTCN serait à terme écarté des négociations. Scénario qui selon Ali Bayramoglu, « aurait réduit la marge de manœuvre et la légitimité des faucons en Turquie et qui aurait par conséquent renforcé le pouvoir politique du gouvernement ». Le gouvernement AKP a d’ailleurs joué cette carte pendant la campagne électorale des législatives de la RTCN. Néanmoins, le résultat des élections du 14 décembre n’offrent pas aux partisans du changement à Chypre toute la latitude dont ils avaient besoin. « Le blocage du Parlement chypriote turc, résultat des urnes, rassure donc pour l’instant les faucons » conclut l’analyste de Yeni Safak.

Cependant, selon Taha Akyol, éditorialiste de Milliyet, vouloir absolument éloigner la Turquie de toute solution à Chypre est une erreur qui explique peut-être pourquoi l’opposition chypriote turque, incarnée principalement par le Parti turc républicain (CTP) de Mehmet Ali Talat, n’a pas écrasé la coalition « oligarchique » sortante regroupée autour de Rauf Denktash : « L’opposition en RTCN n’a pas réussi à réaliser un grand succès électoral parce que Mehmet Ali Talat s’est distingué par des propos titillant de par trop le sentiment national. Il a en effet déclaré au journal anglais The Guardian que “la Turquie avait peut-être sauvé les Chypriotes turcs mais qu’elle était restée suffisamment longtemps à Chypre”. Or cette approche a fait peur à une partie des citoyens de la RTCN qui ont légitimement peur d’être sacrifiés dans les négociations futures. Il faut donc que les âpres négociations sur le Plan Annan soient menées avec le soutien actif de la Turquie qu’il convient d’associer à une solution de la question chypriote. »

Pierre Vanrie

* Cet article est inclu dans le Dossier Spécial MEDEA Num. 2:
Chypre, vers le compromis?

 

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