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Derrière Chypre, l’Europe

Hürriyet-Vatan-Milliyet
12 février 2004

Les pourparlers en cours à New York entre les délégations chypriotes turques et grecques semblent évoluer positivement. La délégation chypriote turque où l’on retrouve Rauf Denktash, partisan du stat-quo, et son nouveau Premier ministre Mehmet Ali Talat, favorable, quant à lui, à une solution plus rapide, est mise sous pression par le gouvernement d’Ankara. Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan espère en effet ainsi marquer des points dans la perspective de l’objectif de l’adhésion européenne.

Certains courants nationalistes-kémalistes issus de la droite et de la gauche turques ne voient pourtant pas ce « déblocage » de la question chypriote d’un bon oeil considérant avec des arrières pensées très anti-européennes que toute précipitation en la matière serait une trahison vis-à-vis de Chypre, érigée en cause nationale. C’est ainsi que Emin Colasan, éditorialiste du quotidien à grand tirage Hürriyet, célèbre pour ses attaques acerbes contre certains de ses collègues de la presse turque, fustige l’attitude du gouvernement actuel vis-à-vis de la question chypriote : « " Denktash démission ! Débarrassons-nous en, sinon en décembre l’Union européenne ne nous donnera pas de date de débuts de pourparlers en vue de l’adhésion … " Chaque jour, nous lisons ce genre de slogans dans la presse ou sur les chaînes de télévision privées. (…) Notre Premier ministre se répand même en déclarations où il prétend pouvoir « concéder des territoires » et où il dit : " Nous avons donné une feuille de route à Denktash, s’il ne la respecte pas, nous en sortirons affectés". S’il fait ainsi des promesses à Annan au cours du sommet de Davos et qu’il les répète ensuite à Bush, devons-nous attendre qu’il sorte un lapin de son chapeau. De toute façon, le gouvernement AKP ne considère pas Chypre comme une cause nationale. La seule chose qui l’intéresse, c’est d’obtenir de la part de l’UE une date pour le début des pourparlers. Toute notre politique extérieure n’est plus indexée qu’à cet unique objectif. »

Et Emin Colasan, qui a les faveurs de certains cercles de l’armée, de se montrer menaçant : « Chypre est pour nous une cause nationale à laquelle le gouvernement ne répond pas par une politique nationale ! Les militaires sont mécontents. Ils craignent que les décisions prisent lors du dernier Conseil national de sécurité soient négligées par le gouvernement. Ne vous étonnez pas si l’armée réagit au cas où les pourparlers ne se seraient pas déroulés comme prévus. N’oubliez pas, il ne s’agit pas seulement de Chypre. Après, ils mettront sur la table la question de la Mer Egée. Là-dessus aussi nous devrons renoncer à nos droits. Et puis après viendra la question du Sud-Est » (régions à majorité kurde de l’Anatolie).

Chypre : feuille de tournesol de la démocratie turque

Dans le même quotidien Hürriyet, l’éditorialiste libéral Cüneyt Ülsever, fait par contre lui le procès des partisans du statu quo considérant que la question chypriote agit comme un révélateur du spectre politique turc et qu’elle est en quelque sorte « la feuille de tournesol de la démocratie turque » : « Le camp des partisans du statu quo, de "ceux qui ne veulent rien", se distingue par un manque de confiance totale vis-à-vis des citoyens. Dans leurs analyses, ils ne s’interrogent jamais pour savoir ce que pensent les gens. Ils détestent ouvertement la démocratie. En effet, dès lors qu’ils n’éprouvent que méfiance à l’égard de la nation, le concept de démocratie ne peut pas faire partie de leur philosophie. Les plus intellectuels d’entre eux veulent un "un gouvernement d’exception", quant aux plus diplomates, ils évoquent la possibilité de "faire taire les libéraux". Toutes leurs références politiques appartiennent au passé et ils n’ont aucune imagination en ce qui concerne l’avenir. »

Okay Gonensin, éditorialiste du quotidien Vatan, se veut plus précis dans cette description dans un contexte de recomposition du paysage politique et de la proximité de nouvelles échéances électorales : « En fait, le problème, ce n’est pas Chypre, mais bien les élections municipales qui approchent (28 mars 2004). Ainsi, le Parti républicain du peuple (CHP), seul parti de l’opposition parlementaire, a trouvé son thème de campagne : il ira expliquer partout comment "la cause chypriote a été vendue". Le CHP a ainsi pris la tête d’un front regroupant tous ceux qui sont opposés à un compromis à Chypre. On y trouve le Parti de l’action nationaliste (MHP, extrême droite) ainsi que le Parti jeune (GP) qui surfe sur le même électorat que le MHP mais avec plus d’efficacité grâce à ses relais dans la presse et l’audiovisuel (Star). On trouve aussi au sein de ce front hétéroclite le Parti des travailleurs (IP), formation politique initialement maoïste qui a désormais oublié l’"amitié entre les peuples" pour partager les mêmes idéaux que le MHP. Le quotidien Cumhuriyet (où Mümtaz Soysal, conseiller de Rauf Denktash, publie régulièrement ses éditoriaux) fait également partie de ce front où il entend lutter contre ceux qui veulent "vendre" Chypre. »

Hasan Cemal dans Milliyet estime précisément que l’opposition à une solution à la question chypriote qui se manifeste au sein d’une partie de la classe politique et de la l’armée turques a beaucoup contribué à faire passer la Turquie sur le plan international comme le premier responsable du blocage à Chypre. Alors pourtant que les Grecs, pour lesquels l’identité de Chypre est avant tout hellénique, ont du mal à évoluer sur cette question et ne veulent bien considérer les Turcs de l’île que comme une minorité, ce qui les met en difficulté face aux propositions du plan Annan annonçant le remodelage d’un nouvel Etat. « En adoptant une nouvelle approche et en prenant même l’initiative, le gouvernement AKP est heureusement en train de changer cette perception » conclut Hasan Cemal.

Pierre Vanrie

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