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Dossier Spécial: Chrétiens dans le monde arabe
«Les musulmans refusent que nous existions en Egypte»
Claude Guibal Libération, 10 avril 2004 L'air est piquant, âcre de chaume remué. Des palmes piétinées jonchent les pavés des ruelles de Masr el-Qadima, le quartier copte du Caire où les églises disputent aux couvents les multiples vestiges du passage en Egypte de la Sainte Famille. En ce dimanche des Rameaux, nombreux sont ceux venus en famille célébrer le début de la semaine sainte. D'ordinaire discrets avec leurs croix tatouées au creux du poignet, les coptes en leur terrain portent haut leur foi. D'or ou de bois, des crucifix pendent à chaque cou. Les mains tiennent des croix de palme tressée. Au stand de souvenirs de la millénaire église de la Moallaqah, on s'arrache des autocollants pailletés de Jésus en croix. Et on parle. Sur toutes les lèvres, la même interrogation angoissée : «Y en a-t-il eu d'autres ?»
«Morts de peur». Depuis plusieurs mois, la panique s'est emparée des chrétiens d'Egypte : des jeunes filles auraient été enlevées dans des supermarchés de banlieue. Selon les associations coptes, elles auraient été attirées à l'étage du magasin pour se faire remettre un cadeau. Pour cela, on leur aurait fait signer un reçu : en fait, un acte de conversion à l'islam. Les jeunes filles auraient ensuite été tenues enfermées jusqu'à leur conversion définitive. La rumeur autour de ces conversions forcées a enflé dans toute la communauté, relayée par les sites Internet coptes et jusqu'aux sermons des évêques, enjoignant les chrétiens d'Egypte à la plus grande prudence. Le mois dernier, même le patriarche Chenouda III, d'ordinaire bien silencieux quand il s'agit de s'exprimer sur les vicissitudes des coptes, a souligné la «gravité de la situation». Et d'ajouter que de jeunes coptes avaient aussi été emprisonnés quinze jours, sans autre motif que d'avoir avec eux bibles et cassettes de cantiques. Recrudescence des tensions religieuses ou paranoïa ? La complexité de la situation des coptes d'Egypte rend la réponse difficile. Impossible en effet de vérifier la rumeur sur les conversions forcées. Si certains cas semblent avérés, d'autres pourraient avoir été inventés pour dissimuler des conversions de jeunes filles amoureuses de musulmans. Car, en Egypte, une conversion est vécue pire encore qu'un deuil. «Quoi qu'il en soit, les coptes sont morts de peur en ce moment», assure un entrepreneur européen, dont les employés sont tous chrétiens. Exaspéré par «ces histoires à dormir debout», il s'avoue cependant «préoccupé par l'ampleur de l'inquiétude» de ses collaborateurs.
«Nous sommes persécutés, voilà la vérité !», s'emporte Amir. Ce jeune ingénieur a passé son après-midi à l'église pour faire réciter des psaumes aux enfants. «Les musulmans refusent que nous existions dans ce pays. Et personne n'ose parler», s'énerve-t-il, tandis que ses amis, tendus, lui font signe de se taire. Victimes des islamistes armés au milieu des années 90, écartés d'emblée de certains emplois ou postes à responsabilité, considérés comme des citoyens de second rang, oubliés des programmes scolaires, les coptes ont à juste titre de nombreux griefs (lire ci-contre). Incapables de faire entendre leur voix dans leur propre pays, par crainte de représailles, ils laissent donc à leur diaspora le soin de médiatiser leurs souffrances. Au risque de les exagérer.
Concession américaine. Hyperactif auprès du Congrès, le lobby copte aux Etats-Unis instrumentalise le moindre événement auprès des élus américains afin de faire pression sur l'Etat égyptien. En agitant l'épouvantail de la discrimination religieuse, le Congrès pourrait en effet voter la suppression de l'aide américaine à l'Egypte : 2,1 milliards de dollars dont Le Caire n'entend pas se passer. Hosni Moubarak le sait : en visite cette semaine à Washington, le président égyptien sera inévitablement apostrophé sur la question copte. A chaque voyage, sa concession : après avoir autorisé la diffusion télévisée des messes de Noël et Pâques, le raïs a dû accorder l'an dernier un jour férié officiel pour Noël. Le lobby copte savoure sa victoire. Pas Amir. «Tout ça, c'est de la poudre aux yeux pour satisfaire les Etats-Unis. Au fond, rien ne change», affirme-t-il. Et de citer l'exemple des autocollants en forme de requin dévorant un poisson, qui ont fleuri sur les pare-chocs des voitures cairotes... en réponse au poisson stylisé des chrétiens. Ou les assauts démesurés des forces de police contre les monastères pour détruire des bâtiments construits sans permis. «Mais les permis, on ne les obtient jamais, rappellent tristement Amir et ses amis. En ville, il suffit que des musulmans ouvrent à côté du chantier de l'église une salle de prière dans un appartement, et cela annule la possibilité de construire un lieu de culte chrétien. Eux n'ont pas besoin d'autorisation pour cela.»
Amir et ses proches en sont convaincus : seule l'action des associations coptes à l'étranger peut avoir des répercussions sur leur quotidien, à commencer par l'abrogation des appartenances religieuses sur les cartes d'identité égyptiennes. «Puisqu'on parle de démocratie à l'heure du "Grand Moyen-Orient", il est temps de faire pression pour que nous autres, coptes, puissions avoir les mêmes droits que tous dans ce pays.» Et d'espérer que George Bush Junior, «un vrai chrétien», le fasse comprendre à Hosni Moubarak.
* Cet article est inclu dans le Dossier Spécial MEDEA Num 9:
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