La reprise des négociations intercommunautaires sur un règlement de la situation de l'île, divisée depuis l'occupation du Nord, en 1974, par l'armée turque, se heurte aux indécisions de la politique d'Ankara
Les deux hommes se retrouvent désormais, ponctuellement, les mardis et vendredis, sous l'égide des Nations unies, dans une salle à colonnes fraîchement repeinte qui n'est autre que l'ancien hall d'arrivée de l'aéroport désaffecté de Nicosie.
Rauf Denktash, le dirigeant chypriote-turc, et Glafcos Cléridès, le président chypriote-grec, prennent place de chaque côté d'une table, flanqués de trois conseillers. Alvaro de Soto, l'envoyé spécial du secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, préside. Puis les deux délégations sont raccompagnées jusqu'aux grilles de la zone-tampon qui sépare le territoire des deux communautés par des soldats de l'Unficyp, la Force de maintien de la paix des Nations unies à Chypre.
AMBIANCE CONVIVIALE
Les négociations, qui ont commencé le 16 janvier, ont repris vendredi 1er mars après "une période de réflexion" de dix jours pour les festivités musulmanes de l'Adha. Rien n'a filtré sur d'éventuels progrès pendant la première phase. Les discussions se passent dans une ambiance conviviale, presque complice, pour ces deux vieux lutteurs qui se connaissent depuis plus de cinquante ans. Agés respectivement de 77 et de 82 ans, tous deux avocats, ils se fréquentaient dans les prétoires avant de se combattre. " Lors des discussions, rapporte un participant, il n'est pas rare qu'ils échangent des blagues, se taquinent, s'emportent parfois, tout en revenant vite à un ton plus serein : aucun des deux ne prendra le risque de se voir attribuer la responsabilité d'une rupture".
Pour ces discussions censées aboutir à un règlement sur l'avenir politique de l'île, divisée depuis l'occupatio du Nord, en 1974, par l'armée turque, cette connivence est une chance, ou peut-être l'inverse.
Car le climat de ces pourparlers est à la fois excellent et peu productif : les deux hommes réaffirment avec des nuances des idées ressassées depuis trois décennies, mais ils ne négocient pas. Silencieux, Alvaro de Soto se contente d'être les "yeux et les oreilles" de l'ONU. Il attend son heure pour débloquer ce qui risque d'évoluer en dialogue de sourds.
Si Rauf Denktash persiste à réclamer un partenariat systématique de la souveraineté du futur Etat indépendant de Chypre, il n'y aura pas d'accord. Pas davantage s'il fait semblant de croire à la viabilité et à la crédibilité internationale d'une confédération avec un exécutif bicéphale et une présidence "tournante".
Si Glafcos Cléridès n'introduit pas un peu de souplesse dans son projet d'une fédération bizonale et bicommunautaire, s'il n'accepte pas que les Chypriotes turcs conservent une partie du territoire annexé (37 % de la surface de l'île) dépassant celle de leur poids démographique (200 000 personnes sur une population totale d'environ 800 000 habitants), alors rien ne se passera.
"FEUILLE DE ROUTE "
A la fin de l'année, Chypre, bon élève des pays-candidats, aura terminé avec Bruxelles ses négociations d'adhésion à l'Union européenne. En 2004, elle sera "européenne", avec ou sans la partie Nord, puisque les Quinze en ont décidé ainsi. La communauté internationale, qui n'a jamais accepté le fait accompli turc après 1974, ne reconnaît qu'une seule République de Chypre, avec pour président Glafkos Cléridès.
Ankara a menacé, au cas où cette adhésion deviendrait réalité sans accord avec elle, d'"annexer" la République turque de Chypre du Nord, autoproclamée, pour en faire une simple province de la "mère patrie". Cela n'aurait pas grande signification sur le terrain, dès lors que 35 000 soldats turcs s'y trouvent déjà, mais aurait des conséquences graves pour ses relations avec l'Union européenne, à laquelle la Turquie est également candidate. Ankara dispose à ce titre de trois représentants à la Convention sur l'avenir de l'Europe qui s'est ouverte, le 28 février, à Bruxelles.
"Ce n'est pas le moment de parler d'annexion. Il faut que chaque camp se rende compte de l'ampleur de la catastrophe qui s'abattrait sur Chypre si nous échouons à trouver un compromis", estimait, en février, Ergün Olgun, principal conseiller de Rauf Denktash.
La Turquie, soupçonnent de leur côté les membres du gouvernement chypriote-grec, espère que les Quinze vont s'engager sur une "feuille de route", s'agissant de sa propre adhésion à l'Union, lors du conseil européen de Séville, en juin. Elle sait qu'elle n'obtiendra pas satisfaction sans manifester sa bonne volonté à propos de Chypre. "L'important pour Ankara, relève le ministre chypriote des affaires étrangères, Ionnis Kassoulidès, c'est d'obtenir une aide financière de la communauté internationale. Sur le fond, je crains que la situation de statu quo actuel, avec une partition de fait de l'île, ne lui suffise".
"FOSSE INFRANCHISSABLE "
Chypre entrée dans l'Union européenne, des négociations sur la division de l'île pourraient-elles reprendre ? Ces considérations prospectives sur l'avenir de Chypre font partie du non-dit des discussions entre Glafkos Cléridès et Rauf Denktash.
Ergün Olgun pense que la division de l'île deviendra alors "permanente, le fossé politique et économique entre les deux côtés devenant infranchissable". Son alter ego, George Vassiliou, responsable du dossier des négociations de Chypre avec l'Union européenne, n'en est pas si sûr : il estime qu'après avoir manifesté sa colère, Ankara voudra relancer le dialogue. "La Turquie, explique-t-il, se rend compte qu'elle a perdu son monopole de relations avec les Etats-Unis, et que l'Asie centrale acquiert de plus en plus d'importance et d'autonomie. Face à une Europe qui comptera vingt ou vingt-cinq membres dans quelques années, elle ne pourra pas rester isolée".
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La Turquie prise entre deux feux
Les Turcs considèrent la reprise des négociations comme une étape positive, estime-t-on à Ankara. Ils sont conscients que le temps presse : le tic-tac de l'horloge de l'UE, avec, en fin de parcours, l'adhésion de Chypre, est désormais un bruit de fond constant. Le ministre des affaires étrangères turc, Ismaïl Cem, l'a reconnu récemment : "Si nous ne parvenons pas à résoudre cette question en 2002 avec un accord acceptable pour les deux parties, je pense qu'il sera impossible d'y revenir après la fin de l'année." Pour Ankara, qui a menacé d'annexer le nord de l'île, les pourparlers actuels offrent une dernière chance de sortir de l'impasse diplomatique : si la Turquie mettait sa menace à exécution, elle risquerait sa propre candidature à l'Union. Il reste qu'aux yeux de nombreux Turcs, Chypre demeure une cause nationale qui ne permet aucune concession. Pour l'armée, Chypre est perçue comme une base stratégique importante. Les autorités turques demeurent prudentes sur les chances de succès, accusant l'UE de favoriser le camp grec en annonçant d'emblée que rien ne retardera l'entrée de Chypre dans l'Union. -