A pied, il faut moins de cinq minutes pour passer du "check-point" chypriote grec au "check-point" chypriote turc. Avec force slogans peints sur les murs, le visiteur est prévenu des "atrocités" dont s'est rendu coupable, dans le passé, l'"autre côté", mais l'accueil est bon enfant. Côté "grec", les consignes sont strictes : pas question de revenir du Nord après 17 heures, c'est-à-dire d'y passer la nuit. Tout ce qui pourrait légitimer l'occupation "illégale" de la partie Nord de Chypre est banni.
Un calme étrange règne sur ce no man's land qui sépare les deux zones de la "dernière capitale divisée du monde" (depuis 1958), une situation que les dépliants touristiques ne se privent pas de souligner. Sur les balcons du Ledra Palace, occupé par les forces des Nations unies, les soldats ont disposé des parasols et des pots de fleurs. En face, plusieurs maisons détruites sont autant de témoignages des combats de 1974. Un simple permis de séjour permet de rendre visite aux "parents pauvres" de Chypre.
Hüsnü Uçar, patron du petit café situé au centre du Yigifter Burcu Park, s'étonne de notre étonnement devant l'impression de sous-développement qui saute aux yeux en passant d'un côté de Nicosie à l'autre : "Nous subissons un embargo depuis près de trente ans. Il n'y a que la Turquie pour nous aider financièrement, pendant que le monde entier donne des millions de dollars aux Grecs !" Les enfants qui jouent sur des toboggans ne laissent pas deviner que ce petit espace vert est "stratégique"... Pour s'en rendre compte, il faut pousser jusqu'à la grille qui borde un côté du parc.
Juste en contrebas, à 30 mètres, la République (grecque) de Chypre, son modernisme et son opulence. Ici, la "buffer zone" entre les deux lignes du cessez-le-feu de 1974 est quasiment inexistante. Ailleurs, la largeur de cette zone-tampon de 180 kilomètres, qui traverse l'île d'est en ouest, varie de 20 mètres (à Nicosie) à 7 kilomètres. Il est facile de comprendre pourquoi les Chypriotes turcs aspirent à un règlement politique : le PNB par habitant est de 4590 euros au Nord, contre 18 390 euros au Sud.
"IL FAUDRA DU TEMPS "
"Nous ne pouvons vivre sans l'aide de la Turquie,confirme Mehmet Ali Talat, président du Republican Turkish Party (opposition),et la Turquie, où le chômage et la pauvreté ne cessent de croître, ne peut survivre sans l'aide de la communauté internationale et du FMI. La vérité est que Ankara, pour qui nous sommes un protectorat, veut nous maintenir dans un état de dépendance." Le procès est nourri par les nombreux récits du sous-développement des campagnes du Nord, par l'accroissement de l'émigration vers l'Europe, partiellement compensée par l'implantation de colons d'Anatolie (quelque 70 000, sur une population "nordiste" d'environ 200 000 habitants, dont 35 000 soldats turcs), peut-être davantage encore par la multiplication des demandes de passeport chypriotes, qui, selon Ionnis Kassoulidès, ministre chypriote grec des affaires étrangères, est passée "ces dernières années, d'environ 400 par mois à entre 2000 et 4000 demandes".
Officiellement pourtant, tout va bien : Semi Bora, maire de la partie turque de Nicosie, s'efforce d'expliquer qu'il est confronté aux problèmes ordinaires d'une ville de 50 000 habitants, mais ses propos en disent long sur l'étendue des pénuries : deux fois par semaine, des bateaux turcs franchissent les 70 kilomètres qui séparent l'île des côtes turques, en remorquant deux ballons de 20 000 mètres cubes chacun. Ils complètent ainsi l'alimentation en eau douce de la République turque de Chypre du Nord (RTCN). Chaque année, la municipalité reçoit d'Ankara environ 4 millions de dollars (4,4 millions d'euros), un chiffre à comparer à celui de ses recettes, soit 2,5 millions de dollars.
En dépit de l'absence de relations officielles entre les deux entités, Semi Bora rencontre plusieurs fois par an son homologue grec Michael Zambelas (à qui il ne peut pas téléphoner). C'est ainsi qu'ont été résolus - au bout de nombreuses années - les questions de l'assainissement de la rivière Pediaios, ou du système d'égouts. Comme la plupart des responsables du Nord, Semi Bora ne croit pas à une vraie réconciliation.
Il souhaite qu'un accord prévoie la libre circulation de tous les Chypriotes, et n'est pas hostile à ce qu'une partie des 160 000 Chypriotes grecs expulsés en 1974 puissent revenir, ou qu'une juste indemnisation leur soit accordée. Mais vivre ensemble, dans les mêmes villages, est une autre histoire : "Il faudra du temps pour bâtir la confiance. Dans un premier temps, mieux vaudra ne pas repartir à l'aventure"...
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La promesse d'une aide européenne
L'Union européenne s'efforce à sa manière d'amener les Chypriotes turcs au compromis lors des négociations de Nicosie. Si un accord permettant à Chypre d'entrer unie au sein de l'Union intervient, elle se propose d'allouer une somme de 206 millions d'euros à la partie nord de l'île (respectivement 39, 67 et 100 millions, en 2004, 2005 et 2006), afin qu'elle puisse peu à peu rattraper son retard de développement sur le sud. Rauf Denktash, le dirigeant chypriote turc, a minimisé cette offre, en soulignant qu'Ankara verse une aide financière bien plus importante, mais la Turquie, compte tenu de sa situation économique, ne peut qu'être sensible à la perspective d'un allégement du fardeau financier que représente sa tutelle sur le nord de l'île.