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Dossier Spécial: Chypre, vers le compromis?

Les jeunes Chypriotes turcs disent non à Ankara

Mehmet Ali Birand.
Hürriyet, (Istanbul).
Courrier International, 29 novembre 2001

Dans la partie nord de l’île, contrôlée par la Turquie, les étudiants ne considèrent pas les Grecs comme des ennemis et ne veulent plus être sous la coupe d’Ankara. Une réalité dure à entendre pour beaucoup de Turcs...

Ce soir, nous allons entendre des paroles très désagréables. Nous allons peut-être nous fâcher et nous accuserons d’ingratitude les tenants de ces propos. Mais n’oublions pas que ce sont les paroles des jeunes de Chypre, du moins d’une partie importante d’entre eux. Je parle de l’enquête programmée ce soir [le 16 novembre] dans le cadre de mon émission « Le 32e Jour » [sur la chaîne CNN Türk]. La semaine dernière, nous étions allés dans le sud de Chypre, c’est-à-dire dans la partie grecque de l’île, pour parler avec des jeunes à l’université. Une bonne partie des téléspectateurs qui ont suivi le programme nous en ont félicités et nous ont fait savoir qu’ils aimeraient entendre également les jeunes Chypriotes turcs. C’est ce que nous venons de faire.

Nous sommes allés à l’Université du Proche-Orient [à Famagouste] et nous avons choisi d’interviewer uniquement des étudiants chypriotes turcs. Ceux qui sont venus de Turquie pour compléter leurs études n’étaient présents qu’en tant qu’auditeurs dans la salle, car, en fin de compte, ils vont retourner en Turquie à la fin de leurs études, alors que leurs camarades vont rester sur l’île. Nous avons donc préféré écouter les véritables habitants de Chypre.

Vous serez très surpris ce soir. Moi aussi, je l’ai été. Je m’en doutais un peu, mais je ne pensais pas que les jeunes Chypriotes turcs étaient à ce point en colère. Ces jeunes se révoltent contre certaines politiques appliquées depuis près de trente ans par Ankara. Ils ne sont pas ingrats envers la Turquie. Parmi eux, il y en a dont le père ou le grand-père s’est battu contre les Grecs, qui ont perdu leurs villes, mais, malgré tout, ils réagissent contre la situation actuelle. Ces jeunes ne sont pas contents de vivre à Chypre. Ils ne sont pas sûrs de leur avenir et ils ne cachent pas qu’ils quitteront l’île si les choses continuent de la sorte. Et ils avouent également qu’ils prendront le passeport grec (ou qu’ils l’ont déjà fait, pour certains d’entre eux), s’il le faut.

La situation que j’ai observée là-bas est très inquiétante. Ce ne sont pas des gens mal intentionnés ; seulement ils sont jeunes et impatients. Et, comme tous les jeunes, ils pensent à leur avenir. Les événements des années 60 [les violents affrontements intercommunautaires de 1963-64], l’enôsis [le projet de rattachement de Chypre à la Grèce] ou les intrigues de la partie grecque ne concernent pas leur quotidien. Ils ne considèrent pas les Grecs comme des ennemis. Quand je leur ai demandé quelle solution [pour régler le conflit chypriote] aurait leur préférence, j’ai reçu la réponse suivante : « Peu importe la solution, pourvu qu’il y en ait une. » L’adhésion de Chypre à l’Union européenne [voir ci-contre] ne leur fait pas peur. Si la « fédération » [bicommunautaire et bizonale, proposée par l’ONU] peut être une solution, ils seront pour la fédération. Mais ils ajoutent tout de suite qu’ils ne souhaitent pas que la Turquie perde son statut de garant [accordé à la Turquie, à la Grèce et au Royaume-Uni par les accords de Zurich de 1959]. Leur point de vue n’est pas conforme à la politique officielle de la Turquie et de la République turque de Chypre du Nord (RTCN). Chercher une solution sans écouter les jeunes est à mon avis une grave erreur, car l’impression que j’ai eue, c’est que l’absence de solution va se solder par le départ d’une bonne partie de la population autochtone. Dans ce cas, les Turcs qui se sont établis récemment sur l’île et ont pris la citoyenneté chypriote deviendraient majoritaires. La situation est à ce point dangereuse à mon avis.

« Nous avons fait une erreur quelque part »

L’un des étudiants venus de Turquie a pris la parole en ces termes : « Dans ce cas, le mieux pour vous, serait l’intégration de la RTCN à la Turquie. Le président Rauf Denktas deviendrait préfet, le Premier ministre Eroglu prendrait la mairie, et l’affaire serait enfin réglée. Tout le monde serait tranquille, aussi bien chez vous que chez nous. » Les jeunes Chypriotes ont réagi assez violemment à ces propos. Ils se considèrent comme les vrais maîtres du pays. Ils ont raconté combien ils étaient gênés de vivre avec les ordres et l’argent venant de Turquie. Comme je vous l’ai dit, je n’en revenais pas. En fait, je ne me doutais pas que les choses en étaient arrivées là.

Pour finir, je suis allé voir le président Denktas, je lui ai fait écouter la voix des jeunes et je lui ai demandé s’il fallait être alarmé par la situation. Lui non plus n’est pas très à l’aise. Il faut bien se rendre à l’évidence : nous avons fait une erreur quelque part. Le président Denktas admet qu’il y a quelque chose qui ne va pas ; il reconnaît l’absence de dialogue avec les jeunes et il attire l’attention sur les erreurs du système d’enseignement. On perçoit de l’inquiétude dans ses propos.

Après avoir regardé l’émission, je suis sûr que vous serez fâchés contre les jeunes Chypriotes. Vous penserez qu’ils sont ingrats et insolents. Certains d’entre vous seront peut-être fâchés contre moi parce que j’ai réalisé un tel programme. Ceux qui préfèrent cacher les vérités sous le tapis se diront sans doute : « A quoi rime tout cela ? » Mais une partie des spectateurs comprendront la gravité de la situation, ils verront qu’il y a quelque chose qui cloche et qu’il est grand temps de voir quelles mesures on peut prendre.


* Cet article est inclu dans le Dossier Spécial MEDEA Num. 2:
Chypre, vers le compromis?

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